Ward vs Kovalev II : no shit, Einstein.

« La folie, c’est faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent. » – Albert Einstein

A l’approche de la revanche entre André Ward et Serguey Kovalev pour le titre unifié WBA, IBF et WBO des mi-lourds hier soir au Mandalay Bay de Las Vegas, la vraie question était de savoir si le russe, déclaré perdant de l’une des décisions les plus controversées depuis Pacquiao – Bradley I, aurait tiré les enseignements qui s’imposaient de cette première manche indécise et remarquable tout du long.

Car il était assez évident qu’André Ward, donné légèrement favori par les bookmakers, s’inspirerait de ce qui avait fonctionné après la mi-combat de leur premier affrontement. D’abord durement éprouvé et mis au tapis à la deuxième reprise par « Krusher » Kovalev, Ward avait fini par imposer sa distance et trouver les défauts dans la cuirasse du champion russe. On pouvait s’attendre à ce que le boxeur d’Oakland, Californie serait cette fois-ci plus à l’aise dans une catégorie qu’il découvrait à peine il y a sept mois après une longue période d’inactivité. Et qu’il fasse preuve de la même capacité d’adaptation qui s’avère être depuis des années l’arme principale du gaucher contrarié souvent désigné successeur officiel de Floyd Mayweather Jr au firmament des classements toutes catégories confondues.

Si Ward avait emporté 7 des 12 rounds aux yeux des trois juges de leur combat de novembre dernier, c’est parce qu’il avait su intelligemment quitter l’axe et la mi-distance, où Kovalev est le plus dangereux, et travailler le corps à la moindre occasion pour ralentir son adversaire. Il est hautement improbable que l’un des boxeurs les plus malins qui soient se mette subitement à combattre comme un demeuré. Partant de ce constat, le résultat de la revanche allait largement dépendre de la capacité de Kovalev à procéder lui-même à des ajustements.

La première option consistait à bouleverser sa tactique initiale : tout miser sur sa puissance et tenter de stopper Ward en première partie de combat, sachant qu’il s’ouvrirait un monde de souffrance après les 4 ou 5 premiers rounds s’il s’épuisait en vain. Il avait en effet fini leur premier affrontement bien plus fatigué que son adversaire. De plus Serguey Kovalev, même s’il est un puncheur redouté, s’impose rarement sur un seul coup – contrairement au champion WBC de la catégorie Adonis Stevenson – et Dieu sait s’il est difficile de marquer tout un enchaînement sur une anguille comme André Ward.

La seconde option consistait à s’inspirer de leur premier combat pour reproduire sa stratégie, tout en en corrigeant les défauts. Autrement dit, faire ses devoirs. Dans ce cas il appartenait à Kovalev, en plus de travailler en escrime de poings, d’améliorer son endurance pour conserver assez de gaz dans les « championship rounds », et de compléter sa panoplie de crochets courts et d’uppercuts pour contrer toute tentative de Ward d’imposer des échanges à intérieur.

Aucune de ces deux options n’était évidente sur le papier, comme cela est naturel à l’heure d’affronter un boxeur du calibre d’André « S.O.G » Ward. A entendre Kovalev en conférence de presse, arborant volontiers la même casquette « WAR » que Marvin Hagler avant son mythique combat contre Thomas Hearns, son objectif affiché était d’éviter une nouvelle décision en arrêtant avant la limite celui qu’il surnommait dédaigneusement « Son Of Judges »… quand il n’avait pas purement et simplement recours à des invectives racistes. J’étais moi-même persuadé qu’il choisirait la seconde option après avoir laissé entendre le contraire.

Au lendemain de la revanche, remportée par André Ward sur arrêt de l’arbitre au 8eme round, force est de constater que Serguey Kovelev n’essaya même pas de mettre en oeuvre un quelconque plan de vol amélioré. Persuadé à tort d’avoir remporté la manche initiale, il reproduisit à la lettre ce qui lui avait valu une première défaite… le tout contre un adversaire connu pour son incroyable adaptabilité. Allô, quoi.

On vit donc Kovalev reprendre sa marche en avant mécanique, dans un style européen classique si efficace contre 95% de l’opposition : suivre son adversaire à petits pas, se positionner dans l’axe et donner un jab parfois suivi d’un cross du droit. Point. On chercha en vain une amélioration visible de son cardio – le bougre boxait bouche ouverte après 10 minutes de combat – ou de sa boxe de près. Il ne tenta aucun crochet gauche en première intention, voire derrière le jab, alors que Ward anticipait constamment le direct du gauche en se penchant sur sa droite. Et s’il décida enfin de travailler au corps… l’initiative dura un peine un round, en l’occurrence le premier.

Ward, quant à lui, prit 2 à 3 reprises pour adapter son timing et éviter par l’esquive l’essentiel des jabs et cross adverses. Il tourna régulièrement pour empêcher Kovalev de poser convenablement ses appuis, pilonna l’abdomen et les côtes à la moindre occasion, marqua de plus en plus de jabs nets et puissants à mesure que Kovalev se fatiguait – rappelons que la gauche est la main forte de l’américain malgré sa garde classique – et envoya franchement pour finir sa main arrière dès qu’il eut affaire à une cible privée de sa mobilité. La terrible droite au menton du septième round décida sans doute de l’issue du combat. De la belle ouvrage.

Oui, la huitième et dernière reprise donna matière à controverse, puisque Ward, constatant avec un brin d’incrédulité que son terrible adversaire était bien aux abois, choisit de multiplier les attaques puissantes au corps pour abréger les débats. Plié en deux, ne rendant plus un coup, Kovalev fut arrêté par l’arbitre Tony Weeks alors qu’il restait debout, adossé aux cordes. Au préalable, le russe avait semblé demander l’intervention de Weeks à plusieurs reprises pour des coups jugés sous la ceinture. L’argument fut largement repris par « Krusher » en interview d’après-combat : l’arrêt était prématuré, Ward un tricheur patenté qui le visa à l’entrejambe, et l’arbitre un vendu forcément en-dessous de tout.

Même si un avertissement – voire un point de pénalité – pour Ward n’aurait peut-être pas été immérité, qu’il soit ici permis de rappeler deux ou trois points de pur bon sens :

  • Si Kovalev se plaint de l’assaut fait à ses valseuses, celles-ci ne sont certes pas posées sur son menton, or personne ne peut douter des effets de l’impact répété des gauches et droites de Ward au visage de son adversaire lors des trois derniers rounds.
  • Même s’il semble bas, un coup qui touche la ceinture est un coup régulier. Ce qui est le cas de la plupart des crochets et uppertus incriminés. Pour voir ce que donne une tactique délibérément casse-noisettes, il faut plutôt se référer à Bowe-Golota I et II ou Mares-Agbeko.
  • Il n’y a plus de compte debout dans les règles des principales fédérations. Il appartenait à Kovalev, alors mal en point, de mettre un genou à terre s’il avait souhaité quelques précieuses secondes de récupération.
  • Weeks a arrêté Kovalev car ce dernier semblait alors complètement lessivé, sans plus aucune puissance dans les poings, ni guère d’envie de s’en servir. Un boxeur combatif s’estimant frappé irrégulièrement ne reste pas prostré : il rend à son adversaire la monnaie de sa pièce.

Le fait est que Ward a peut-être dépassé certaines limites sur le ring, comme tant d’autres champions avant lui, mais qu’il a surtout dominé un adversaire dépassé comme jamais. Ce qui interroge à la fois sur l’intelligence de Kovalev, aussi adaptable qu’un sac de boulons sur le ring hier soir, et sur la qualité des conseils que lui prodigue son entourage. Quand on affronte une seconde fois un boxeur aussi versatile qu’André Ward, a fortiori après une défaite, il faut un minimum changer son approche. Le contraire est une authentique folie, au sens où l’aurait entendu Albert Einstein, car dans le noble art – réputé à tort si imprévisible – des causes identiques produiront toujours les mêmes effets.

A 33 ans, le vainqueur du soir se tournait déjà vers la suite des opérations : la division des mi-lourds ne regorge pas de talents de classe mondiale, mais propose plutôt des prospects encore tendres pour l’élite (Smith, Alvarez, Beterbiev) ou un champion WBC qui se préserve d’adversaires dignes de ce nom depuis de longues années. André Ward n’exclut donc pas une montée en poids lourds-légers, pour un titre mondial dans une 3eme catégorie, voire un ultime défi en lourds à la manière d’un Roy Jones ou d’un Michael Spinks. S’il est encore tôt pour juger des chances de « S.O.G » à 200 livres au au-delà, on manque désormais de raisons objectives de discuter sa première place au classement toutes catégories des meilleurs boxeurs du moment.

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