Top 10 / n°9 : Jimmy Wilde ou Benoît Brisefer

Il est facile de faire moins connu que Sugar Ray Leonard quand on parle des grands champions de l’histoire du noble art. Difficile en revanche de faire plus obscur que Jimmy Wilde, qui combine les trois désavantages d’avoir boxé l’essentiel de sa carrière dans les années 1910 (vous aurez peu d’images), de l’avoir fait en poids mouche, et d’avoir été au faîte de sa gloire à une époque où le titre mondial n’existait même pas dans cette catégorie, alors que paradoxalement, de l’avis de bien des spécialistes la compétition de l’époque y était exceptionnellement relevée.

Deux statistiques mesurent assez bien de quel métal était fait celui qu’on surnomma « the Mighty Atom », « the Tylorstown terror » ou « the ghost with a hammer in his hand » : il commença à boxer en pro à 97 livres (on est bien en-dessous de 50 kg, et en dessous de la plus petite catégorie d’aujourd’hui), et enregistra en carrière la bagatelle de 100 victoires par KO sur ses 134 succès. Impressionnant, pour un type qui se faisait souvent peser en vêtements de ville, ce qui ne l’empêchait pas de faire le poids en très petites catégories. 1m57 de pur punch. Imaginez une tourelle de char Leclercq montée sur une Fiat Panda.

Si ces caractéristiques sont tout sauf banales parmi les hommes issus des catégories les plus basses, soit entre les poids pailles (105 livres) et les super-mouches (115 livres), Jimmy Wilde a tracé la voie à plusieurs autres champions dotés d’une puissance phénoménale pour leurs dimensions, qui forment une improbable confrérie des grands puncheurs de poche.

Parmi eux, Pascual Perez eut ceci de particulier qu’il devint en 1954 le premier argentin à remporter une ceinture mondiale, battant chez lui par décision le japonais Yoshio Shirai après une première confrontation soldée par un nul à Buenos Aires, malgré 15 bons centimètres de déficit de taille. A la manière de Jimmy Wilde, son mètre cinquante et sa faible corpulence lui permirent de faire toute sa carrière la limite des poids mouche sans difficulté particulière, défendant notamment 9 fois son titre mondial. Au final, Perez s’est imposé 57 fois avant la limite sur un total de 84 victoires, et fut l’une des icônes sportives du régime péroniste … en devenant champion du monde juste avant que Juan Peron fut chassé du pouvoir.

Ici, sa victoire sur Sadao Yaoita, qui eut le tort d’interrompre quelques mois auparavant sans titre en jeu une impressionnante série de 51 victoires de rang de l’argentin. On voit brièvement ce qui caractérisait Perez : bonne garde, mobilité, vitesse de bras, et capacité à réduire la distance à volonté :

Autre spécimen intéressant, Kaoshai Galaxy fut surnommé le « Thai Tyson », ce qui en dit long sur ses capacités de puncheur, aussi illustrées par ses 50 victoires en carrière pour 44 KOs. Ancien boxeur thaï triomphant dans la catégorie des super-mouche peu de temps après sa création, il s’empara du titre WBA en novembre 1984 et le conserva jusqu’à sa retraite en 1991. Imposant une pression terrible à ses adversaires, célèbre pour la dureté de son travail au corps, ce gaucher sut à plusieurs reprises redresser des situations compromises sur le ring et ne subit en tout et pour tout qu’une seule défaite, aux points, pour le titre thaïlandais des poids mouches. En dépit de ses 19 championnats du monde victorieux (dont 16 par KO), Kaoshai Galaxy reste méconnu du public américain, la faute à une carrière centrée sur l’Asie, tel l’actuel champion WBA des plumes Chris John, et à des adversaires globalement peu réputés (4 champions du monde tout de même). Voici un best-of en VO, où l’on peut admirer des KOs au foie assez effrayants :

http://www.youtube.com/watch?v=7370k-7n0HU

Si des réserves comparables sur la qualité de son opposition sont parfois exprimées à l’encontre du mexicain « Finito » Ricardo Lopez, personne ne nie les immenses qualités stylistiques qu’il associait à une impressionnante efficacité. Floyd Mayweather Jr.lui-même cite volontiers en exemple celui qui s’est d’abord illustré en conquérant le titre WBC des poids paille en 1990. Suivirent 21 défenses de titre victorieuses, entachées seulement d’un match nul sur décision technique vengé 6 mois plus tard, puis la conquête du titre des mi-mouche défendu victorieusement à deux reprises. Ricardo Lopez a-t-il bénéficié d’une catégorie rare en boxeurs de talent pour forger un palmarès éloquent de 50 victoires (37 KOs) et un match nul ? C’est un point de vue défendu par certains. Il n’empêche que la qualité et le rythme de ses combinaisons des deux mains, la vivacité de ses esquives, la souplesse de ses déplacements et la sécheresse de sa frappe, servis par une belle allonge, sont à montrer dans toutes les écoles de boxe.

http://www.youtube.com/watch?v=RgLW2PK2cuI

Enfin, impossible de finir cette revue rapide des héritiers de Jimmy Wilde sans s’arrêter sur le cas particulier de deux champions des mi-mouches dont la trilogie leur valut à chacun une entrée au Boxing Hall of Fame : l’américain Michael « Manitas de piedra » Carbajal, et le mexicain Humberto « Chiquita » Gonzalez. Ils s’affrontèrent un soir de 1993 pour l’unification des titres IBF et WBC. A Las Vegas, Gonzalez scora 2 knockdowns dans son style puissant et hyperactif fondé sur de larges crochets au corps et à la face, et il menait nettement aux poings avant que le précis Carbajal ne le mette KO lors d’un 7e round d’anthologie. Coupe au bol contre queue de rat, c’est l’un des meilleurs des années 90. Que voici, donc :

Cet affrontement épique fut sacré « fight of the year » pour l’année 1993. « Chiquita » emporta une décision partagée lors de la revanche un an plus tard, en changeant radicalement sa tactique avec plus de mouvement latéral et d’esquive pour finir le combat en trombe, et une nouvelle décision lors de la belle fin 1994, qui fut aussi ennuyeuse que les 2 épisodes précédents furent brutaux et palpitants. Gonzalez connut une seconde fois les honneurs d’un combat de l’année, également à ses dépens, en perdant le titre unifié face à Saman Sorjaturong fin 1995, et se retira avec 42 victoires, dont 31 par KO, pour 3 défaites. Carbajal regagna 2 fois un titre mondial en mi-mouches et raccrocha les gants sur une victoire en 1999 (49 victoires au total dont 33 par KO pour 4 défaites).

Ancêtre de tous ces gros frappeurs de petit format, Jimmy Wilde est né au Pays de Galles en 1892. Jeune homme fluet et fils de mineur, il travaille lui-même très tôt à la mine, pouvant se faufiler dans des galeries inaccessibles aux adultes. Sa carrière de boxeur professionnel commence en 1911, bien qu’il soit acquis que Wilde officiait 4 ans plus tôt comme boxeur de foire, opposé à des ribambelles de types autrement plus lourds que lui qui durent être méchamment surpris au premier marron. Avant d’atteindre le haut de l’affiche, il est aussi certain qu’il boxait les mains non bandées. Autres temps, … Il est intéressant de noter que Wilde continua longtemps à combattre dans les foires pendant une carrière pro où il boxait parfois plus de 20 fois dans l’année. C’est pourquoi l’homme revendiquait 800 victoires à la fin de sa vie, une statistique peut-être un chouïa exagérée…

Boxant en Angleterre, il reste invaincu pendant ses 103 premiers combats officiels, en combattant plusieurs fois par mois, et régulièrement contre des hommes nettement plus lourds que lui. C’est tout naturellement qu’il remporte en 1912 le titre de champion de Grande Bretagne des 94 livres, en 1912 encore celui des 98 livres, et en 1913 ceux des 100 et 108 livres. Son premier titre mondial date de 1914, à 94 livres, une catégorie trop tôt disparue pour lui accorder autant de prix que ses futurs succès en mouche, qui pis est pour le compte d’une organisation non reconnue aux USA. Son premier titre mondial en mouche arrivera d’ailleurs plus tard.

Il est difficile d’estimer la valeur des adversaires de Wilde à cette époque, car rares étaient les boxeurs dont le palmarès était officiellement répertorié sans aucun oubli. Pour bon nombre d’entre eux, il est possible que seuls les plus grands combats (qui finirent invariablement par des défaites, comme contre des types du genre de Wilde) fussent véritablement enregistrés. D’autres ont vu leurs statistiques se perdre dans les limbes de l’histoires. Wilde remporta et défendit des titres contre des gars dont on peut supposer que le palmarès était supérieur à leurs 2 ou 3 victoires officielles. La seule chose que l’on peut vraiment noter, c’est qu’il les battit tous autant qu’ils furent.

En 1914, donc, Jimmy Wilde emporte ensuite le titre britannique des mouche, aux points contre Joe Symonds. Et il défie Tancy Lee à Glasgow pour le titre européen. Resté tout habillé à la pesée, Wilde reste nettement plus léger que son adversaire du soir… Il connaît alors sa première défaite, par jet de l’éponge au 17e round.

Une nouvelle victoire contre Joe Symonds en 1916 lui rend le titre britannique des mouches, et Wilde peut se venger de Tancy Lee par KO quelques mois plus tard. Notons qu’en 1916 il intègre l’armée anglaise en tant qu’instructeur. Il enchaîne toujours les victoires (allant jusqu’à 2 dans la même journée), et la consécration absolue pour le gallois arrive en décembre 1916 : une victoire à Londres face à un américain poétiquement appelé « Young Zulu Kid » lui octroie le premier titre mondial de l’histoire en poids mouche. Du sur-mesure pour un boxeur de ce calibre. Un titre défendu début 1917, en même temps que Wilde récupéra les titres européen et britannique. En 1918, Wilde bat un type plus lourd que lui de 20 livres, sans titre en jeu, et l’envoie 13 fois au tapis.

Ici, Wilde contre Symonds :

Plus tard dans l’année, il perd un combat de 3 rounds contre un poids coq, et reperd en 1919 son premier combat aux Etats-Unis (il est important de noter que ledit combat est scoré par les journaux locaux, les décisions aux points une fois arrivée la fin du combat étant interdites dans certains états américains de l’époque). Wilde entame malgré tout une série de succès outre-Atlantique, s’imposant encore jusqu’en 1920, en écartant notamment le futur champion du monde des coqs Joe Lynch. De retour an Angleterre, Wilde affronte le légendaire ancien champion du monde de cette catégorie Pete Herman au Royal Albert Hall. Herman dépasse nettement la limite convenue à la pesée et 10 livres séparent les deux hommes. Jimmy Wilde hésite à accepter le combat, et c’est le Prince de Galles en personne qui le convainc de ne pas contrarier la foule qui attend le combat. En dépit de sa cécité quasi totale à l’époque, Herman finit par vaincre un gallois dominé physiquement par arrêt de l’arbitre à la 17e, après un terrible knockdown qui l’envoya voler hors du ring et se cogner la tête sur le sol en contrebas. Nous sommes en 1921 et Jimmy Wilde fait une pause, 10 ans après ses débuts, et usé par la bagatelle d’au moins 139 combats pro, tout en étant toujours considéré comme le champion du monde des poids mouches.

C’est 2 ans et demie plus tard qu’il remonte sur un ring pour la dernière fois, attiré par la bourse de 13000 livres offerte pour affronter la sensation Pancho Villa, première star asiatique de la boxe et originaire des Philippines (comme son surnom ne l’indique guère), ancêtre de fait du grand Manny Pacquiao. Jimmy Wilde appararaît en grande forme et souhaite d’emblée imposer l’épreuve de force, mais à 22 ans contre 31 le philippin a l’avantage de la jeunesse. Il sonne Wilde dès le 2e round, en partie par un coup après la cloche qui aurait pu valoir disqualification, et finit le travail au 7e. Wilde lui aura donné une belle réplique, mais n’est plus le rouleau compresseur d’antan. Pancho Villa mourra à 24 ans d’une infection consécutive à l’extraction d’une dent de sagesse, comptant alors 80 victoires pour 5 défaites et 4 nuls. Il aurait peut-être dépassé Wilde dans la hiérarchie des poids mouche sans cette tragédie. Les statistiques officielles les plus précises indiquent 134 victoires dont 100 par KO, 4 défaites et 2 nuls à la fin de la carrière de Jimmy Wilde.

Voici des images de son combat contre Villa. Le rythme saccadé du film ajoute au côté soudain et brutal du KO :

Pourquoi Jimmy Wilde au panthéon des boxeurs ?

Technique : Simple, mais efficace. Wilde boxait sans garde quand il le pouvait. Ca étonne aujourd’hui, mais le type considérait que la garde parasitait sa boxe et le fatiguait trop. Résultat : sa défense consistait essentiellement en un déplacement frontal très rapide ; il était capable d’éviter la plupart des coups en reculant très vite de 20 cm à chaque anticipation. Seul un très bon jeu de jambes pouvait permettre cette tactique. Quand à sa technique offensive, elle n’était pas académique, mais efficace et tenue en haute estime par les observateurs de l’époque. Un travail rythmé de destruction, aussi bien au corps qu’à la face. Un bagarreur doublé d’un terrible puncheur. Fait intéressant : il n’a jamais été vraiment coaché, prenant juste quelques leçons auprès de son futur beau-père.

Physique : Une puissance hors normes pour ce gabarit. Des scientifiques se sont penchés sur son cas, sans rien tirer de concluant sur la présence d’une enclume naturelle dans son gant droit. Très endurant les fois où ses adversaires tenaient longtemps.

Tronche : Wilde a peu été vraiment mis en difficulté, mais quand il a perdu, c’était les armes à la main (2 KOs au 17e, une sacrée réplique à Pancho Villa alors qu’il était sonné dès le 2e round). Il a combattu des hommes plus lourds que lui pendant toute sa carrière.

Intelligence : Difficile à évaluer avec précision. Jimmy Wilde a sûrement pu tirer la quintessence de ses dons naturels, sachant boxer en avançant ou en reculant selon le profil de de l’adversaire.

Palmarès : 100 KOs en étant gaulé comme un goujon. Le premier titre en mouches de l’histoire, plus ou moins crée pour lui. Ayant triomphé dans son pays, mais capable de gagner aux Etats Unis à une époque où c’était peu banal.

Qualité de l’opposition : j’ai expliqué plus haut en quoi la question était complexe. D’un côté, des statistiques probablement incomplètes, pour plusieurs raisons. De l’autre, des spécialistes de The Ring ou Boxing News insistent sur la popularité inégalée depuis et la densité des petites catégories à son époque. Je me fie aux connaisseurs, qui ont un a priori globalement positif sur les adversaires de Jimmy Wilde à de rares exceptions près. Une chose est sûre, il y en eut beaucoup. Et Wilde s’est payé plusieurs anciens et futurs champions de catégories de poids supérieures, notamment en poids coq.

Jimmy Wilde présente plusieurs particularités au sein de ce top 10 : c’est le plus léger et le plus petit du lot. Un hommage aux plus petits contributeurs d’un sport où les Tyson et les musclés accaparent depuis longtemps la lumière et les fantasmes des foules. Un hommage à un temps où les meilleurs des meilleurs devaient enchaîner les combats dans des conditions de confort incertaines pour bien gagner leur vie. C’est aussi un personnage dont l’oeuvre défie l’imagination… et une façon comme une autre d’éviter un Top 10 trop américain, ce qui rendrait justice à l’importance des USA dans l’histoire de ce sport, mais moins à son universalité. D’autant plus que la boxe européenne reste un poil sous-cotée dans une discipline où l’Oncle Sam a depuis toujours fait la loi. Entre ici, Benoît Brisefer…

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