Top 10 / n°6 : Willie Pep ou La menace fantôme (Partie 2)

5 victoires plus tard, le Yankee Stadium, théâtre du mythique et sauvage Zale-Graziano I et qui accueillera quelques années plus tard les plus grands combats de Rocky Marciano, voit Willie Pep et Sandy Saddler s’affonter pour une belle au fort parfum de souffre. Saddler a gagné ses 23 combats disputés depuis la revanche de 1949, et le palmarès des deux protagonistes fait rêver : 152 victoires et 2 défaites en 155 combats pour Pep, face aux 114 succès et 7 défaites de Saddler en 123 confrontations. Il est de plus difficile d’imaginer une meilleure opposition de styles entre le petit styliste incroyablement rapide et dur à toucher, et le dur puncheur à l’allonge interminable.

Au premier round, Pep déploie toute sa palette de déplacements pour perturber Saddler, qui donne peu de coups, bouge beaucoup ses mains en attendant l’ouverture, mais n’arrive pas vraiment à le cadrer. Pep tourne alternativement sur la gauche et sur la droite, donne son jab et n’hésite pas à remiser après les tentatives de Saddler, touchant de près dès qu’il en a l’occasion. Le premier accrochage en fin de round donne le ton : on devine que les deux hommes tenteront à peu près tout pour tirer sur l’épaule, tordre le coude dans le mauvais sens, etc. Au round 3, Pep mène toujours les échanges en reculant, mais Saddler a légèrement réduit la distance. De près il tente de grands crochets gauche au flanc pour fatiguer Pep. Les échanges sont plus francs. Sadller n’hésite pas frapper derrière la tête de Pep dès que ce dernier esquive. Pep tourne, mais n’hésite pas à prendre l’initiative dans les échanges de près. Vers 4:21, ça devient de la lutte. On sent que Saddler pèse énormément sur les bras de Pep dans les accrochages, et juste après le break il trouve l’ouverture sur un crochet gauche très brusque qui rappelle que ce boxeur grand et longiligne était parfaitement capable d’accélérations violentes. Premier knock-down, où Pep a l’air moins sonné que contrarié. Une fois relevé il parvient parfaitement à éviter les coups larges et puissants d’un Saddler qui veut en finir. En fin de round, malgré tout, certaines attaques tentaculaires de Saddler trouvent leur cible.

Au round 5, on sent Pep imperceptiblement moins rapide dans son déplacement. Les deux hommes n’hésitent pas à se frapper derrière la tête. Saddler donne toujours peu de coups, il compte encore sur son long crochet gauche au corps pour saper son adversaire. Il va à terre sur glissade après un accrochage. Pep se déplace peut-être moins vite, mais il reste capable d’envoyer Saddler dans le vent et de le contrer durement, comme vers les 6:35. Il a le meilleur sur la plupart des échanges, mais Saddler touche régulièrement du gauche, notamment en crochet. Pep semble malgré tout maîtriser globalement le combat, et le commentateur dit à juste titre vers a fin du round qu’il est devant aux points. Mais le coup de théâtre arrive brusquement : sur le dernier accrochage au 7e, il s’est apparemment déboîté l’épaule, et doit abandonner à l’appel du 8e round. Saddler récupère ainsi le titre de champion du monde des plumes après un combat où aucun des deux adversaires ne fut avare de techniques illégales, ce qui leur valut d’ailleurs une suspension à tous les deux.

Pep ne reprend la boxe que début 1951 et enchaîne 8 victoires avant sa 4e et ultime confrontation contre Saddler, pour le titre mondial des poids plume dont celui-ci est toujours le détenteur. Nous sommes au New York Polo ground, qui vit entre autres Pancho Villa mettre fin à la carrière de Jimmy Wilde quelques 30 ans plus tôt. Notez bien la bronca à l’annonce du nom de Saddler lors de la présentation des combattants.

Le combat part sur un rythme plus élevé : Saddler semble moins attentiste que lors du 3e combat, même si Pep le domine en précision. Pour le reste, Pep n’hésite pas à enchaîner de près, le dirty boxing reste assez vilain, bref le style de combat change peu. Au 2e round, les deux se tiennent bien la tête en s’accrochant, et Saddler enchaîne corps-face avec le fusil à éléphant qui lui fait office de bras gauche et travaille bien en uppercut de près. Coupé à l’arcade droite, Pep, qui n’hésite pas non plus a cogner durement au corps, accélère superbement en milieu de round et on sent Saddler en difficulté. Il réagit en acculant Pep dans un coin du ring et le frappe durement en uppercut du gauche en lui maintenant la tête de l’autre main (ce qui n’est pas vraiment permis). Pep subit un knockdown sur l’action. Il arrive bien à s’accrocher, une fois relevé, pour empêcher Saddler de le finir à coups de longues gauches et droites au corps. Le round 5 devient quasiment un pur combat de lutte, avec force clés de bras, pouces dans les yeux, etc. L’arbitre perd manifestement le contrôle du match. On voit Pep scorer un bel ushi-mata après la cloche.

Le round 6 est dans la même veine : certes Pep continue à tourner, mais on le sent vraiment désireux d’en découdre, tandis que Saddler essaye à chaque fois qu’il le peut de tenir de nouveau la tête de Pep pour lui infliger le traitement qui a si bien marché en début de rencontre. Au round 7, la tension monte d’un cran et c’est l’arbitre lui-même qui va au tapis en tentant de séparer les deux hommes pour la Nième fois. Pep s’interroge pendant la pause sur l’opportunité d’un abandon, car sa coupure à l’oeil droit ne s’est pas arrangée et que le sang lui perturbe la vue. Le round 8 ressemble un peu plus à de la boxe jusqu’à une belle tentative de coup du lapin vers 6:54 de la part de Saddler. Nouvel ushi-gari de Pep sur un break un peu plus tard, et c’est le 9e round. Les deux hommes ont l’air ivres, Pep semble chercher le coup dur alors que Saddler se défend fort peu (pas facile quand on manque de punch face à un adversaire au menton en acier). L’histoire se répète à la fin du 9e round : Pep, qui mène aux points, abandonne à cause de sa coupure, et Sandy Saddler peut s’enorgueillir d’avoir infligé à Pep 3 de ses 4 défaites en rien moins que 165 combats, même si leur dernière confrontation ressembla fort peu à la boxe telle que l’imaginait le marquis de Queensbury en fixant les règles de 1871… Saddler prendra sa retraite après 3 nouvelles défenses victorieuses en 1956, et nombreux sont les amateurs qui le placent vers le n°2 dans leur liste des meilleurs poids plumes de tous les temps, derrière son grand rival Willie Pep.

« Il a porté la boxe au delà des brutales et vulgaires séquences de boucherie humaine. Ses victoires étaient classiques, rarement sanglantes, plus le fait d’un chirurgien incroyablement talentueux, opérant son adversaire dans l’ambiance froide et dépassionnée d’une clinique aseptisée. » Don Riley, écrivain

Ce dernier ne disputera plus jamais de championnat du monde entre sa dernière défaite contre Sandy Saddler et sa première retraite en 1959, puis lors des 10 combats de son retour entre 1965 et 1966. Au total, Pep remporte tout de même 66 des 73 combats disputés après la perte de son titre mondial. Que faut-il retenir de cette fin de carrière ? Une défaite par KO au 6e round contre le futur challenger des poids légers Tommy Collins, 2 victoires face au cubain Billy Lima, 2 victoires contre le futur challenger des poids coqs Henry Gault, et une défaite à 36 ans sans titre en jeu contre le champion du monde des plumes Hogan Bassey. A sa retraite définitive en 1966, Willie Pep comptait 229 victoires (dont 65 KOs), 11 défaites et 1 nul en 241 combats.

Pep n’échappa pas à la controverse après une défaite par KO à la 2e reprise contre le futur challenger des plumes Lulu Perez en 1954. Le magazine Sports Illustrated publia en 1980 un article affirmant qu’il fut payé pour se coucher ; Pep attaqua l’hebdomadaire en justice pour diffamation, et le jury ne mit que 15 minutes à déclarer Sports Illustrated… non coupable. Voici le combat litigieux. C’est vrai qu’on a connu Willie Pep plus mobile.

Autre video de sa fin de carrière, une victoire sur coupure en 1955 face à Joey Cam. Pep a vieilli, mais ce genre d’adversaires lui permet de briller à peu de frais.

Toujours dans la période tardive de Pep, une autre video de 1955 opposant Willie Pep à Gil Cadilli. Le combat a lieu sur une base de l’armée US, Pep domine clairement le combat techniquement parlant mais perd par décision. Son adversaire fait un peu le malin dans ses commentaires d’après match… et perdra 9 rounds sur 10 lors de la revanche 2 mois plus tard. Mieux vaut éviter de trop la ramener quand on boxe un homme du calibre de Pep.

Voilà enfin une curiosité : une exhibition face à Sugar Ray Robinson en 1965. Pep a 43 ans, Robinson 44. Il faut dire que les deux hommes s’étaient déjà affrontés en amateurs plus de 25 ans plus tôt, Robinson s’imposant de justesse contre un adversaire largement plus léger que lui. Détail amusant : l’encadrement de Pep posa une réclamation, arguant du fait que Robinson ne pouvait pas être un amateur vu le niveau incroyable qu’il avait. Ce qui lui valut une nuit au poste, puis des excuses une fois les vérifications effectuées…

“Même en y repensant à froid le lendemain matin, Willie montra plus de technique, des frappes plus rapides et plus précises, un meilleur jeu de jambes et de meilleures combinaisons qu’une majorité de nos ‘stars’ d’aujourd’hui. » Lew Eskin, journaliste à Boxing Illustrated, après l’un des derniers combats de Pep en 1965

L’homme resta très investi dans le monde de la boxe après sa retraite, exerçant notamment la fonction d’arbitre ou travaillant pour diverses fédérations, en plus d’expériences d’entrepreneur pas toujours réussies, et de divorces ou dettes de jeu difficiles à financer. Pep resta jusqu’au bout un homme très accessible et aimable avec les fans. C’est fort logiquement qu’il fut intronisé au Boxing Hall of Fame à la création de celui-ci en 1990. Souffrant de problèmes neurologiques souvent appelés « démence du boxeur », Willie Pep dut s’installer en 2006 en maison de retraite, et mourut peu de temps après à l’âge de 84 ans.

« My money ? I spent it on slow horses and fast women. All my wives were great housekeepers. After every divorce, they kept the house. » Willie Pep

Pourquoi Wilie Pep mérite-t-il d’être le n°6 sur la liste des meilleurs boxeurs de tous les temps ?

Technique : Tout simplement incomparable. Willie Pep est probablement le meilleur et le plus complet des défenseurs à avoir pratiqué ce sport. Tout partait des jambes : capable de se se translater en un clin d’oeil dans toutes les directions, et d’en changer brusquement en plein mouvement, son jeu de jambes défensif était unique, ainsi que l’était sa capacité à empêcher l’adversaire de trouver son équilibre et sa distance, tout en pouvant lui même s’approcher à l’envi pour lancer des attaques. Ses mouvements de tête et du buste peuvent eux aussi servir de référence dans n’importe quelle école de boxe. C’est plus ses jambes et ses esquives (axiales et rotatives) que sa garde qui lui valurent d’être aussi peu atteint, quand bien même il gardait toujours sa main droite bien haute. Ses transitions de la défense vers l’attaque n’ont pas vraiment d’équivalent. Ses feintes d’épaules et ses attaques en jab doublé ou triplé tout en tournant non plus, à par peut-être chez Ali et Leonard. Son jab en soi n’était pas très beau, mais son efficacité ne souffre aucune discussion. Ses courts crochets des deux mains (surtout le gauche) venaient parfois après le jab dès qu’il sentait l’ouverture. Il travaillait plus à la face, tout en sachant à l’occasion alterner au corps. Son arsenal offensif était assez simple, mais parfaitement exécuté. Au final, Pep a subi en tout et pour tout 5 défaites en 241 combats causées par autre chose qu’un abandon ou un KO : cette statistique montre à quel point le bonhomme était virtuellement impossible à dominer techniquement.

Physique : Willie Pep avait quatre dons naturels : une coordination parfaite, fréquente chez les boxeurs, une très grande souplesse, ce qui est un peu moins fréquent, et un relâchement et une vitesse assez incroyables, ce qui est beaucoup plus rare, et lui permettait d’être parfaitement imprévisible et réactif dans ses mouvements offensifs et défensifs. Il avait aussi une carence remarquable à ce niveau, à savoir un punch d’une faiblesse avérée et qu’il sut compenser par la grande sûreté de sa technique. Pep était encore capable d’appliquer sa stratégie habituelle tard dans les combats, ce qui tend à prouver que son endurance était plus que satisfaisante. Son menton est un point d’interrogation : peu sont ceux qui parvinrent véritablement à le tester. Pep alla néanmoins au tapis lors d’une dizaine de combats, ce qui tend à prouver que ce n’était pas son plus grand atout, même s’il ne fut stoppé que 6 fois (dont 2 abandons face à Saddler).

Tronche : Ce critère est difficile à évaluer. Pep sut remporter des combats après avoir subi des knockdowns, mais la plupart du temps ses adversaires étaient à 100 lieues de pouvoir tester sa résistance psychologique. Il combattit 241 fois et jusqu’à l’âge avancé de 44 ans. Ses 2 abandons contre Saddler (en particulier le second sur coupure) montrent qu’il n’est probablement pas le boxeur le plus courageux ou inconscient de l’histoire, mais on peut douter que ses qualités mentales aient été inférieures à la moyenne.

Intelligence : En 26 ans de carrière, les adversaires qui parvinrent à l’éloigner de sa stratégie classique fondée sur l’évitement, le contre et la vitesse se comptent sur les doigts d’une main. Puisque cette stratégie était à ce point efficace, il n’eut que rarement à savoir en changer pendant un combat. Une chose est certaine, sauf à avoir les qualités d’un Saddler qui sut exploiter une allonge, une vitesse et une puissance rarissimes en poids plume avec un art consommé du street fighting, il était quasiment impossible d’imposer la bagarre à Willie Pep. Le boxer, c’était accepter son combat à lui… et perdre, très souvent.

Palmarès : 229 victoires pour 11 défaites et 1 nul en 26 ans d’activité. 10 victoires en 13 championnats du monde disputés, les 3 défaites ayant été concédées au même adversaire. Le titre mondial des poids plume détenu 6 ans d’affilée et 7 ans et demi au total.

Qualité de l’opposition : Willie Pep a battu une palanquée d’ex et futurs champions du monde et challengers de sa catégorie, des coqs ou des légers. Chalky Wright, Sal Bartolo, Jacky Graves, Paddy DeMarco, Phil Terranova, Jock Leslie, Willie Joyce, Manuel Ortiz, Eddie Compo, Harold Dade, Humberto Sierra, Charley Riley, Ray Famechon, Sandy Saddler. Pep n’a pas LE tableau de chasse le plus impressionnant de l’histoire, mais il n’a pas à rougir face aux autres membres du Top 10. Ca manque un peu de Hall of Famers, à l’exception de son premier tombeur Sammy Angott, du grand Sandy Saddler et de Chalky Wright.

Il est intéressant de noter que certains classent Willie Pep en n°2 ou 3, compte tenu de sa virtuosité technique sans équivalent, toutes époques confondues. Ce qui m’empêche de le classer plus haut est le relatif manque de « grands » combats dans sa carrière, à l’exception de la mythique série contre Sandy Saddler dont il sortit vaincu.

L’héritage que laisse Willie Pep, au delà de la dithyrambe qu’appellent ses très grandes qualités techniques et son palmarès, c’est un modèle d’intelligence et d’adaptabilité, l’exemple d’un homme qui a tiré la quintessence de ses moyens sans jamais se tromper sur ses forces et faiblesses, et malgré un réel manque de puissance – doublé d’un menton plus ou moins fiable – dans un sport qui pardonne rarement de tels défauts. Accessoirement, il est probable qu’il soit le meilleur boxeur défensif de l’histoire. Le grand public garde peut-être en tête l’image des zéro défaites de Rocky Marciano, des combats de fin du monde que livra Rocky Graziano à Tony Zale, de la figure christique de Jake LaMotta immortalisée par Scorcese, ou des 5 fois où un « combat de l’année » impliqua Carmen Basilio quand il lui faut désigner le plus grand des boxeurs italo-américains de l’histoire… cherchez bien, les plus mordus votent Willie Pep.

“Je suis un fou de boxe, je l’ai toujours été, je le serai toujours. Je pense que c’est le plus beau des sports, deux hommes face-à-face, pas de deux ou trois contre un comme ça peut arriver par exemple au basketball ou au football américain. Et c’est meilleur à regarder quand elle est raisonnablement bien pratiquée. Autrement dit, quand deux hommes se font face et se battent avec leur matière grise autant qu’avec leurs tripes. » Willie Pep

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