Top 10 / n°4 et n°5 : Le tonnerre, ou l’éclair ? (Partie 1)

Le constat est incontournable dans le difficile exercice du classement des plus grands boxeurs de tous les temps : le meilleur des poids lourds n’est pas toujours le meilleur de son époque. Si l’ukrainien Wladimir Klitschko est aujourd’hui couramment considéré comme le vrai champion de la catégorie, les critères du physique, de la technique, de la force mentale et du palmarès récent le placent certainement derrière Floyd Mayweather Jr. et André Ward – voire Juan Manuel Marquez – à l’heure de désigner le meilleur de nos contemporains immédiats. En revanche, les confrontations passées entre détenteurs du titre des lourds et challengers issus des catégories de poids inférieures ont souvent montré qu’un poids lourd naturel avait un avantage décisif sur un mi-lourd historique, voire un moyen surgonflé. Pour un Gene Tunney démontant scientifiquement le style d’un Jack Dempsey vieillissant, pour un Michael Spinks frustrant un Larry Holmes devenu suffisant, pour un Roy Jones Jr triomphant d’un triste John Ruiz choisi sur mesure, combien d’exemples de colosses renvoyant moins massifs qu’eux à la cruelle infériorité de leur trop humaine condition ?

Le même Jack Dempsey brutalisant un Georges Carpentier semblant soudain si frêle, le roi Joe Louis venant à bout du bravache Billy Conn, le rusé Jack Johnson punissant le fauve Stanley Ketchel non sans avoir visité le tapis, le limité et mécanique Primo Carnera dominant pourtant – certes avec un arbitrage mafieusement complaisant – le technique Tommy Loughran, le superman Jim Jeffries reprenant le titre des lourds au terrible puncheur anglais Bob Fitzsimmons monté des moyens, George Foreman faisant de même à 45 ans contre le mi-lourds d’origine Michael Moorer, les échecs des grands Mickey Walker et Bob Foster à triompher dans la catégorie reine, tous ces exemples ont démontré la primauté des athlètes naturellement plus grands, plus forts et plus puissants. A défaut d’être les meilleurs dans l’absolu, les poids lourds sont les plus redoutables des boxeurs, et c’est à cette application implacable de la loi de la jungle qu’ils doivent la fascination des foules. La boxe anglaise est une terrible mise en scène de la violence, organisée et codifiée pour la rendre aussi acceptable qu’elle est nécessaire, déculpabiliser une société en mal d’animalité et de drame, et en faire le plus beau et le plus exigeant des sports. Et le champion du monde des poids lourds en est le mâle dominant, le despote absolu, bref, le patron.

Plus encore que dans toute autre catégorie, la multiplication des titres mondiaux est une offense faite aux poids lourds. En toute bonne logique, il ne peut y avoir qu’un patron, et un seul. C’est là où la notion de « champion linéal » prend tout son sens. Est un champion linéal celui qui a battu le précédent détenteur du titre unifié, ou, si ce dernier s’est retiré de la compétition, celui qui aura dominé tous les autres successeurs reconnus. C’est simple, c’est net, et c’est ainsi qu’une catégorie peut longtemps se retrouver orpheline d’un champion linéal. Dans le cas des poids lourds, le dernier en date est l’anglais Lennox Lewis, retraité depuis 2003. Si Wladimir Klitschko est probablement le meilleur lourd actuel, son principal défaut est de ne jamais avoir combattu l’autre prétendant légitime à la succession de Lewis … qui n’est autre que son frère ainé, Vitali. Autant dire que le futur champion incontesté des lourds sera couronné après la retraite d’au moins l’un des deux golgoths ukrainiens.

Dans la fameuse lignée des champions du monde linéaux des poids lourds, 37 hommes se sont succédé. Le premier d’entre eux, c’est à dire le premier à avoir remporté un championnat du monde selon les règles établies en 1871 par le marquis de Queensbury, impliquant notamment l’utilisation de gants, est l’américain John L. Sullivan.

Héritier d’une tradition de combat à mains nues dans des arrière-salles de saloons enfumés, garde basse et sans la moindre espèce de jeu de jambes, il excellait dans l’art de rester debout le dernier dans le défi macho consistant à s’asséner tour à tour des pains en pleine figure sans vraiment faire mine de les éviter. Sullivan remporta en 1885 le premier titre des lourds disputé dans les règles de l’art contre Dominick McCaffrey, et le perdit en 1892 dans ce qui fut une métaphore du passage de l’escrime de poings dans son ère moderne : lui, le travailleur de force et la brute épaisse patentée, fut mis KO au 21e round par un employé de banque aux belles manières qui eut l’idée lumineuse d’adjoindre un peu de mobilité et d’esquive au pugilat moyenâgeux qu’était encore la boxe anglaise, « Gentleman » Jim Corbett.

De John L. Sullivan à Lennox Lewis, 37 hommes, donc, détinrent un jour et purent parfois reconquérir le fameux titre linéal des poids lourds de la boxe anglaise. Si l’on cherche le plus grand des poids lourds de l’histoire, et en vertu de ce qui précède, il est inutile de chercher ailleurs que parmi ces 37. Et, au delà de désigner ce plus grand de tous, la catégorie reine mérite que l’on s’attarde sur son propre 10 de tous les temps.

En commençant d’ailleurs par en identifier les premiers recalés. Trois hommes sortent du lot, dont deux eurent en commun des qualités physiques exceptionnelles autant que des démons qui finirent par les rattraper, et encadrent un poids lourd moins doué, mais au cœur bien plus gros : le n°13, Sonny Liston, le n°12, Evander « The Real Deal » Holyfield, et le n°11, « Iron » Mike Tyson.

n°13, Sonny Liston est un mystère autant qu’une triste illustration des liens entre le monde de la boxe et la mafia, au point de connaître l’honneur posthume de devenir l’un des personnages de la saga American Underworld de James Ellroy, consacrée à l’influence de la pègre sur l’histoire des années 60 à 70 des Etats-Unis. Intimidateur-né au faciès de brute, à l’oeil torve, aux épaules larges comme une porte de grange et à la musculature de fort des halles sous stéroïdes, Sonny Liston pouvait mettre KO un adversaire avec son seul jab du gauche. Doté d’une technique correcte appeise derrière les barreaux, il souffrait d’un certain manque de vitesse, qu’il compensait par son intelligence sur le ring, par une envergure exceptionnelle de 2m13 (pour une taille d’1m84) et par la puissance de son punch.

Liston est devenu champion du monde des lourds en 1962 en détruisant deux fois de suite en moins d’un round le tenant, un certain Floyd Patterson, boxeur brillant et puncheur redoutable n’ayant malheureusement pas un menton à la hauteur de son talent. Auparavant, il avait mis de l’ordre dans la foule des autres prétendants de valeur, nettoyant successivement les redoutables Willy Besmanoff, Howard King, Cleveland Williams (2 fois), Roy Harris, Zora Folley et Eddie Machen. Liston n’eut pas le loisir de profiter longtemps de son titre, puisque fraîchement couronné il dut croiser la route d’un certain Cassius Clay. Les circonstances de ses 2 défaites contre le futur Muhammad Ali, sur lesquelles nous reviendrons, autant que celles de sa mort 6 ans plus tard par overdose (autoadministrée ou non …), ne seront jamais vraiment éclaircies.

n°12, Evander Holyfield a ceci de particulier qu’il commença sa carrière en devenant probablement le meilleur boxeur à avoir jamais concouru dans la très récente catégorie des lourds-légers. Une catégorie qui s’avéra bien vite trop exigüe pour son talent, lui qui empila de 1984 à 1988 18 victoires de rang, le temps de devenir champion du monde et de défendre son titre à 5 reprises, battant notamment 2 fois le hall of famer Dwight Mohammed Quawi. Mi-lourds en amateurs, Holyfield décide alors de poursuivre sa montée en poids en empilant les heures de musculation. Il acquiert un torse ridiculement épais et des deltoïdes de la taille d’une belle côte de boeuf. Tout le monde attend son affrontement avec Tyson, mais c’est son surprenant vainqueur de 1990 Buster Douglas qui se trouve face à lui quelques mois et 15 kilos de graisse plus tard. Holyfield châtie son adipeux adversaire, prend le titre unifié, et se voit de nouveau privé du combat de sa vie quand Iron Mike se retrouve en prison pour viol. C’est le début d’une carrière de champion marquée par 3 pertes de titre suivies d’autant de reconquêtes, quand bien même il ne regagna qu’une seule fois LE titre incontesté.

Agé de 46 ans en 2008, il aurait largement pu gagner une 5e ceinture face au gigantesque russe Nicolai Valuev devant des juges moins ostensiblement partisans. Doté d’un coeur énorme et d’un art consommé du corps à corps et du dirty boxing à défaut de posséder un vrai grand coup (ce sont ses coups de tête répétés qui lui valurent le mythique coup de dents de Tyson lors de la revanche de 1997), le « pressure fighter » qu’était Evander Holyfield ne refusa jamais un combat, gagnant face à des adversaires mythiques (Tyson I et II, George Foreman, Larry Holmes), livrant des duels épiques aux vrais durs de son époque (1 victoire et 2 défaites face à Riddick Bowe, 1 nul et 1 défaite contre Lennox Lewis, 1 victoire et 1 défaite contre Michael Moorer, 1 victoire contre Ray Mercer), puis persévérant à 40 ans passés face à des adversaires parfois limités, mais au top de la catégorie (1 victoire, 1 nul et 1 défaite contre John Ruiz, 1 victoire contre Fres Oquendo et François Botha, 1 défaite contre James Toney, Chris Byrd, Nicolai Valuev et Sultan Ibragimov). Toujours actif aujourd’hui, il continuera probablement à tenter sa chance aussi longtemps que Keith Richards pourra tenir sa guitare … C’est beau et effrayant à la fois.

n°11, Mike Tyson fut un spécimen unique, un monstre de vitesse et d’agressivité canalisées du temps de sa splendeur par un entourage à même de discipliner son incroyable arsenal offensif, fondé sur le punch et le travail de près en crochets et uppercuts des deux mains, et de le coupler à une virtuosité défensive tout aussi impressionnante, une garde haute et des esquives rotatives du buste d’une rapidité sans précédent dans la catégorie. Le mentor Cus d’Amato et les entraîneurs Kevin Rooney et Teddy Atlas surent façonner ce diamant brut, et le porter en quelques années des maisons de correction de l’état de New York à sa première ceinture mondiale en poids lourds à l’âge record de 20 ans. Hypermédiatisé et réputé invincible après l’unification du titre et des victoires contre les vétérans Larry Holmes et Michael Spinks, Tyson ne supporta pourtant pas longtemps un costume trop large pour son caractère d’adolescent instable et susceptible de subir toutes sortes de mauvaises influences.

Battu à la surprise générale par James « Buster » Douglas en 1990, Tyson passa les 15 années suivantes à échouer dans la reconquête de son statut, de scandales et banqueroutes personnelles en come-backs ratés, d’arrachage d’oreille en contrôle positif, en passant par une longue et pénible case prison dans les circonstances que l’on sait. Mike Tyson laissera le souvenir d’une formidable précocité autant que d’un gâchis regrettable, lui dont l’apogée dura quatre ans et dont les victoires les plus significatives ne furent finalement obtenues que face à des boxeurs de qualité sans être grands (Trevor Berbick, Boncrusher Smith, Tony Tucker, Franck Bruno, Donovan Ruddock, François Botha) ou à deux grands noms en déclin (Larry Holmes, Michael Spinks) auxquels il administra tout de même des roustes inédites. Restent de lui les plus incroyables best-ofs trouvables sur youtube, et la certitude pour les trentenaires d’aujourd’hui et leurs aînés d’avoir pu voir boxer un combattant unique.

A la 10e place, on trouve un vrai dur à cuire, que la nature ne dota pas d’atouts physiques aussi incroyables que ceux de Liston ou Tyson. Mais qui s’illustra dans des combats restés mythiques face à d’autres grands, et paya de sa personne à en friser parfois l’inconscience. Il s’agit de « Smokin’ » Joe Frazier.

n°10, Joe Frazier entra dans la légende en faisant vivre un enfer absolu à Muhammad Ali lors de l’une des plus grandes trilogies qu’ait connues ce sport. Il avait préalablement décroché un titre olympique à Tokyo en 1964, et s’était imposé en régent de la catégorie dès 1967, après que son meilleur ennemi dut cesser de défendre son titre WBA des lourds puis arrêter une première fois sa carrière en 1970. Là encore, nous y reviendrons. Prototype du boxeur de Philadelphie, homme dur au mal et boxant aussi ramassé que le jeune Ali était aérien, tournant sans relâche autour de sa proie, s’appuyant sur le meilleur crochet gauche jamais vu chez un lourd et sur une agression constante, Frazier n’eut aucune peine à réunifier le titre, battant toute une gamme de prétendants de bon niveau, les Buster Mathis, Oscar Bonavena, Jerry Quarry, Jimmy Ellis et le grand mi-lourds Bob Foster.

Le retour d’Ali en 1971 permit donc d’asssiter au Madison Square Garden à la confrontation de deux champions invaincus des poids lourds, actuel et précédent détenteurs du titre de champion incontesté, qui pulvérisèrent pour l’occasion le record de gains jamais proposés à deux boxeurs. Et ce combat, Frazier le remporta aux points en scorant un knockdown mythique au 15e round, sur un crochet du gauche breveté. Ce fut le sommet de la carrière de Smokin’ Joe, qui perdit sa ceinture et un peu de sa dignité en 2 rounds face à George Foreman 2 ans plus tard, et la revanche et la belle contre Ali, non sans aller au bout de l’humainement supportable. Deux nouvelles victoires significatives contre Quarry et Ellis, avant de tenir 3 rounds de plus pour sa revanche contre Foreman, achevèrent à 32 ans le parcours professionnel de celui lui qui s’imposa peut-être dans le plus important des combats de ce sport, un soir de l’année 1971.

A suivre…

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