« The Moment » au MGM Grand : De la primauté de la tactique sur un ring

Un ami à moi, récemment converti à la pratique du plus beau des sports, me confiait la semaine dernière : « J’ai compris à quel point c’est tactique et intelligent ». Ce garçon a tout résumé : la boxe anglaise est en théorie un affrontement brutal et d’une subtilité douteuse – deux types face-à-face qui se filent des marrons – mais elle est en pratique un enchaînement de causes et d’effets d’une complexité infinie, où tout mouvement est un pari et doit être entrepris dans la parfaite conscience de ses propres qualités et défauts autant que de ceux de son adversaire. La soirée de samedi dernier au MGM Grand de Las Vegas a apporté plusieurs exemples très éclairants de l’importance de la tactique sur un ring de boxe, où elle constitue d’ailleurs l’un des quatre critères de décision des juges chargés de choisir le vainqueur de chaque round.

Un mot sur le combat de début de retransmission entre deux prospects des poids super-moyens : l’américain invaincu J’Leon Love face au tentaculaire mexicain Marco Antonio Periban. Poulain de l’écurie Mayweather et technicien correct, le premier nommé devait gérer un sérieux déficit de taille et d’allonge, en plus d’une réputation naissante de boxeur attentiste assez peu vendable au grand public. Le fait est que Love a fait le métier, mains basses et bénéficiant très tôt d’un saignement du nez de Periban, en s’appuyant sur un jab autoritaire et un bon déplacement latéral. Il sut se remettre d’une accélération brutale du mexicain derrière une grosse droite au 5eme round qui faillit pousser l’arbitre à arrêter les frais, reprenant l’ascendant dès la reprise suivante en variant son rythme et en avançant désormais sur un adversaire bien unidimensionnel et peu mobile du buste. Un ajustement tactique payant, et à saluer.

De son côté, le mexicain sembla vite fatigué et très gêné par la propension de son visage à s’ouvrir comme une fraise bien mûre ; il ne sut pas s’adapter à l’accélération de son adversaire, confirmant des carences entr’aperçues face à l’expérimenté camerounais Sakio Bika malgré son net avantage de taille et d’allonge. Le vainqueur par décision unanime J’Leon Love prouva donc qu’il est un boxeur de qualité, dont on peut malgré tout regretter une certaine retenue au moment de placer les enchaînements qu’autoriseraient sa technique, et qui atteindra sans doute sa vraie limite de compétence face aux cadors de sa catégorie. Ce qui pourra se vérifier s’il exauce son voeu d’affronter le vainqueur de la revanche du 31 mai prochain entre Carl Froch et George Grove.

Adrien Broner était ensuite la première des vraies têtes d’affiche de la soirée à monter sur le ring. On a raconté ici sa première déconvenue en carrière de décembre dernier, la perte de son titre WBA des welters face à un Marcos Maidana remonté comme un coucou suisse. Ce combat était donc celui de la rédemption, ou comment un boxeur talentueux a appris de sa défaite pour remettre sa carrière dans le bon sens. En commençant d’ailleurs par redescendre en poids, après avoir montré des limites de punch et de menton face à El Chino en welter.

Le problème est que cette descente en poids super-légers n’a apparemment servi à Broner qu’à reprendre ses mauvaises habitudes sans crainte de la sanction : les moyens physiques de Molina rappelaient ceux de l’essentiel des précédents adversaires de « The Problem », qui put imposer la qualité de son jab, la vitesse de ses enchaînements et le poids de ses frappes sans avoir à soigner sa défense poreuse – sa parodie de shoulder roll en hommage à Mayweather est de plus en plus grotesque – ni son rythme, toujours aussi lent en début de combat, et encore moins un jeu de jambes axial systématique et prévisible à l’extrême. Le talent est toujours là et suffit nettement à surclasser des adversaires de taille et de classe inférieures, mais le refus de Broner de tirer la moindre leçon de ses échecs a de quoi étonner. Cerise sur le gâteau, une attitude toujours aussi lamentable le vit multiplier les chambrages, tenter le même mime de coït vertical qui lui avait peu réussi contre Maidana, clamer au micro du speaker sa joie d’avoir « botté le cul d’un mexicain » un week-end de fête nationale au pays de Juan Manuel Marquez, et réclamer une chance imméritée d’affronter Manny Pacquiao. Gageons que c’est moins pour le suspense que pour voir Broner prendre une nouvelle volée que de nombreux fans – dont votre serviteur – seraient ravis de voir se monter un tel combat.

A la copie bien peu construite proposée par Adrien Broner succéda un affrontement d’une rare limpidité dans les choix des deux adversaires : l’anglais Amir Khan face au portoricain tatoué Luis Collazo pour les sous-versions des titres WBC et WBA des welters disputés en fin de soirée par Mayweather et Maidana. Rappelons que Khan fut un temps envisagé comme adversaire de Floyd, avant que ce dernier n’opte pour El Chino. Ce combat n’était pas sans risque pour l’anglais, régulièrement malmené par ses derniers adversaires, y compris lors de ses victoires – on pense à la décision étonamment serrée contre Julio Diaz. Si Collazo est en fin de carrière, il restait sur une victoire aussi rapide que spectaculaire face à un Victor Ortiz à la dérive, et les fans de l’anglais au menton friable avaient tout à craindre de sa frappe lourde de gaucher. Ce que le roué Collazo avait parfaitement en tête, se sachant inférieur en vitesse et en talent. C’est ainsi qu’il s’avança vers Khan mains basses, dans l’espoir d’attirer l’anglais dans une bagarre riche en possibilités de contres, comme sut parfaitement le faire le champion des super-légers Danny Garcia.

La ficelle était énorme, et Amir Khan, dont les sautes de concentration sur un ring évoquent parfois le fox-terrier surpris par un objet brillant, ne s’y laissa pas prendre. La défense tout menton dehors façon Homer Simpson de Collazo lui attira des jabs, une-deux et uppercuts rapides et tranchants, après quoi Khan s’esquivait avec soin. On doit reconnaître que la tactique de « King Khan » fonctionna à merveille pendant une grosse moitié de combat, le temps pour Collazo de subir un knockdown sur un uppercut brillant et de se mettre enfin à tenter de proposer quelque chose de construit. Les échanges s’équilibrèrent à mesure que l’anglais fatiguait, et finissait par s’accrocher comme Sepp Blatter à son fauteuil dès que le portoricain réduisait la distance, vu les lacunes qu’il affiche toujours dans le combat de près. Il fut bien aidé en cela par l’arbitre Vic Drakulich, qui pénalisa tardivement pour accrochage… les deux hommes, ce que Collazo garde probablement en travers de la gorge et qui lui valut un troisième knock-down presque comique au 10eme round alors qu’il interpellait manifestement Drakulich du regard. Son mérite fut de survivre à une antépénultième reprise où le britannique aurait dû savoir conclure, et s’éviter ainsi 6 minutes de suspense supplémentaires.

Au final, Amir Khan mérite sa (large) décision unanime, et s’il a de nouveau réclamé un combat contre Money Mayweather, un affrontement contre Adrien Broner aurait sans doute plus de sens. C’est bien la mise en oeuvre appliquée d’une tactique gagnante face un adversaire un rien obtus qui lui valut sa victoire, et pas de réels progrès techniques ou physiques. Alors qu’il menait nettement aux points, on ne pouvait s’empêcher de trouver au britannique au regard de biche des airs de victime en sursis… et le taulier qu’est toujours Floyd Mayweather ou le guerrier impressionnant de maturité qu’est devenu Marcos Maidana, 3 ans après sa défaite serrée face à Khan, sont vraisemblablement aujourd’hui hors de sa portée.

Le combat que ces derniers nous offirent en tête d’affiche fut nettement plus serré et diverstissant que ne l’avaient prévu la plupart des pronostiqueurs. Le souvenir récent d’un Mayweather intouchable et virevoltant autour de Robert Guerrero et Saul Alvarez laissait imaginer un suspense éteint dès le 3eme round, après les habituels ajustements tactiques du maestro, confronté cette fois-ci à un adversaire qui peinait encore à lancer franchement sa droite sans trébucher il y a 3 ans. J’exagère ? Regardez-donc son combat face à l’antédiluvien Erik Morales. Or ce que l’on a vu samedi soir dernier confirme les 4 combats précédents de l’argentin sous la férule de son nouvel entraîneur Robert Garcia : malgré un style de bagarreur bas du front, Marcos Maidana est devenu un boxeur sacrément intelligent.

« The Ghost » Guerrero n’est pas moins habile techniquement que El Chino, et il y a un monde d’écart entre la fluidité des enchaînements de Canelo Alvarez et les mandales saccadées distribuées par l’argentin. Mais ces deux hommes ont en commun le fait d’avoir affronté le champion le plus doué de sa génération (et de 2-3 autres), et d’avoir essayé de le dominer sur ses points forts : en avançant lentement, presque respectueusement, dans un jeu d’escrime de poings taillé pour faire briller leur adversaire d’un soir. La leçon de boxe qu’ils reçurent de Mayweather fut aussi cinglante que méritée. Les boxeurs qui ont existé contre Floyd Mayweather l’ont fait sortir de sa zone de confort, avec un rare avantage de vitesse et une fausse garde (Judah), et plus sûrement en réduisant la distance et en jouant à la limite de la règle (Castillo, Hatton, Cotto). Si aucun n’est ressorti victorieux (et le mexicain peut en vouloir aux juges), ils ont joué pour gagner, ce qu’on ne saurait dire de tous les adversaires de Money Mayweather. Or El Chino l’a dit avant le combat : « Je ne m’intéresse pas à la ceinture unifiée des welters, je veux juste battre Floyd Mayweather ».

Sans doute conforté dans ses choix récents par sa réussite contre Adrien Broner, Maidana a une nouvelle fois misé sur la fréquence des coups et l’agression, franchissant même un cran supplémentaire dans l’intensité et le dirty boxing : à défaut de pouvoir toucher facilement Floyd à la tête et au corps, autant bombarder le moindre bout de rein, d’épaule ou de hanche visible, accepter d’encaisser sans ciller pour poursuivre la marche avant, pousser son adversaire jusqu’aux cordes, ne pas trop chercher à éviter l’arrière du crâne en assénant cette fameuse courte droite et plongeante en forme de coup de trique qui perce le shoulder roll, voire passer tout près du plaquage cathédrale façon Chabal ou du genou de boxeur thaï dans les accrochages. Ce Maidana-là aurait pu reprendre les Malouines à lui tout seul, d’autant plus qu’il ajouta à sa stratégie de diable de Tasmanie un jab en net progrès et une garde correcte dans ses temps plus faibles.

Ce qui aurait suffi face aux armées de Maggie Thatcher n’était pas assez pour faire plier une première fois Pretty Boy Floyd, lequel supporta la tempête 6 rounds durant en déroulant une boxe plus brute qu’à son habitude, dépourvue de jab et de travail à distance, au point que les critiques y verront des signes de vieillissement tandis que les inconditionnels reprendront ses paroles d’après combat : « J’ai accepté la bagarre pour donner aux fans ce qu’ils voulaient ». Maidana avait de toute évidence adopté la meilleure approche possible, il toucha Mayweather plus qu’aucun autre de ses adversaires en carrière, mais ses coups furent globalement moins nets que ceux de l’américain, et un peu comme face à Broner il dut changer de rythme passée une mi-combat qu’il atteignit à égalité de points, voire légèrement en avance sur son prestigieux adversaire.

Quant à Floyd, manifestement agacé et ouvert à l’arcade sur un coup de tête, plus lent mais tout aussi endurant que d’habitude, il montra à quel point son répertoire s’est élargi par rapport à celui du jeune prodige malmené par José Luis Castillo il y a 12 ans : un festival du coude gauche aussi peu sanctionné que les irrégularités de Maidana, comparable à ce qu’il avait imposé à Hatton, un travail de qualité à l’intérieur à base d’uppercuts tranchants du droit, des armes plus classiques au centre du ring avec des droites et des crochets gauches en première intention, et des contres au timing parfait. Sa domination fut sensible sur la seconde moitié du combat, et sa victoire finale méritée. 116-113 à mon pointage, dont plusieurs rounds serrés.

Le moins que l’on puisse dire est que Maidana ne sembla pas particulièrement satisfait d’avoir fait bien meilleure figure que prévu, et qu’il en rajouta allègrement sur la soi-disant partialité des juges, ou la fourberie du camp Mayweather qui l’avait obligé à mettre des gants trop rembourés… jusqu’à être le premier boxeur défait qui consente à « accorder une revanche » à son vainqueur du soir. La qualité de ce premier affrontement et son caractère indécis promettent un joli succès commercial à un Mayweather-Maidana II, qui aura lieu sauf improbable coup de théâtre. Et sauf à ce qu’El Chino trouve le moyen de tenir une cadence de muerte 12 rounds durant – ce que l’on peut ne pas souhaiter, vu la réputation sulfureuse de son préparateur physique Alex Ariza – ou que le déclin physique de Money s’accélère brutalement, on peut estimer que le maître tacticien qu’est Floyd trouvera des réponses lui garantissant une soirée un peu plus tranquille. On peut aussi imaginer qu’il apprécia en connaisseur la clairvoyance de Maidana, tout en se félicitant d’avoir rarement croisé des adversaires aussi capables que le rustique puncheur argentin de faire de la tactique la plus redoutable des armes jamais vues sur un ring.

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