Styles make fights

La remarque vaut ici comme pour Saad Muhammad vs Lopez II : même si cette trilogie épique demeure relativement méconnue, elle mit tout de même en scène un pensionnaire de l’International Boxing Hall of Fame, en l’occurrence le mexicain Daniel « The Mouse » Zaragoza. L’homme était aussi élégant sur un ring qu’incroyablement vilain physiquement, une sorte de croisement entre le Gollum de Peter Jackson et le Joker de Christopher Nolan, arborant une nuque longue fière et crantée, et qui pis est souvent sujet aux coupures… Zaragoza passa l’essentiel d’une carrière professionnelle longue de 17 ans à écumer une catégorie des super-coqs dont il conquit 3 fois la ceinture WBC, disputant 22 championnats du monde de 1985 à 1997, tous à l’étranger. Grand et délié pour la catégorie (1m70), The Mouse était un styliste s’appuyant sur une gestuelle pure, un long jab/cross de gaucher et une jolie technique en uppercut, sa grosse activité 12 rounds durant compensant un relatif manque de punch.

La présente trilogie est un exemple particulièrement éclairant de l’adage américain « styles make fights ». Il arrive parfois qu’un boxeur de grand pedigree soit mis en difficulté par un roturier des rings, pour peu que ce dernier lui pose un problème tactique bien particulier. On pense par exemple aux deux victoires du bagarreur Ricardo Mayorga face à feu Vern Forrest, double vainqueur de Shane Mosley. Quand Daniel Zaragoza défend sa ceinture WBC de super-coqs contre l’américain Paul Banke, il reste sur 3 championnats du monde face aux expérimentés Carlos Zarate, énorme puncheur de ses compatriotes dont il mit fin à la carrière, Valerio Nati, champion d’Europe, et Seung Hoon-Lee, ancien champion IBF. Face à ces 3 noms, les 16 victoires et 3 défaites de Banke sont bien peu de choses. L’américain n’est pas un grand technicien, son punch est moyen, Zaragoza le domine en taille et en allonge, et le californien avance les pieds bien plats. Nous sommes le 22 juin 1989 au Forum d’Inglewood, à l’époque la salle des Los Angeles Lakers, et le moins que l’on puisse dire est que le public en a eu pour son argent :

Ce combat vintage donne l’occasion de saluer Jimmy Lennon Jr, le mythique annonceur de Showtime entré cette année au Hall of Fame, et dont le noeud papillon ne peut que susciter l’enthousiasme. Mais ce rare duel de fausses gardes est surtout d’une incroyable âpreté. Zaragoza tourne et travaille en volume à partir de son jab. Mais l’attitude de Banke, dont la garde est très ramassée et couvre bien le menton comme la face, le gêne dans ses attaques. Et quand les coups de Zaragoza portent, Banke les absorbe avec une certaine facilité.

Plus grave encore, l’américain finit après quelques rounds par exploiter à merveille la principale faille de Zaragoza : sa tête n’est pas des plus mobiles, il ne protège pas son menton de l’épaule droite, et sa main droite relativement basse revient une fraction de seconde trop tard après le jab. Ce qui laisse suffisamment d’espace au contre du gauche de Banke, en crochet ou en cross, pour se détendre comme un ressort et punir The Mouse de plus en plus régulièrement, avant de réduire la distance pour enchaîner de près. Zaragoza va au tapis au 9e round, et son salut vient du fait que Banke, s’il a une belle endurance, ne peut maintenir un rythme hyper soutenu.

Reste que la décision partagée est favorable au champion, et que le dépit affiché par Banke à son annonce est bien compréhensible. Les deux juges qui donnent respectivement 6 et 7 points d’avance à Daniel Zaragoza ont probablement dû faire tourner de quoi assommer un rhinocéros laineux.

Incontournable, la revanche a lieu un an plus tard au même endroit, et Jimmy Lennon Jr a troqué le noeud papillon contre une cravate autrement plus sobre.

Les deux boxeurs se connaissent bien et leur deuxième duel est plus furieux encore que le premier. Banke n’a guère confiance dans les juges, travaille à finir son adversaire, et reproduit avec succès les mêmes recettes, face auxquelles Zaragoza n’a pas de réponse beaucoup plus convaincante en dépit de sa supériorité technique. Il y a de l’intensité, du rythme et pas mal de sang dans un combat qui reste serré jusqu’au 9e round. Le knockdown et le KO sont brutaux, et le constat qui s’impose est que le besogneux Paul Banke a bien la clé pour mettre à mal le futur hall of famer Daniel Zaragoza.

Avance rapide : Banke n’a défendu victorieusement sa ceinture WBC qu’une fois, avant de subir un dur KO au 4e round des mains de l’argentin Pedro Ruben Decima dans son antre d’Inglewood. Zaragoza réupère le titre en 1991 face au tombeur de Decima, le japonais Kiyoshi Hatanaka, par décision partagée. La voie est donc libre pour une belle entre The Mouse et The Real, le 9 décembre 1991.

Très engagé, le troisième opus reste malgré tout le moins brutal des trois. Peut-être échaudé par son KO, Banke affiche une certaine circonspection en début de combat, tandis que Zaragoza commence à comprendre comment éviter le contre du gauche adverse. Cette dernière confrontation vaut le détour, et c’est logiquement que Zaragoza conserve son titre en champion.

Après 1991, les destins des deux protagonistes seront très contrastés et chacun réintégrera son rang : Zaragoza, malgré un faux pas contre notre Thierry Jacob national immédiatement après la belle face à Banke, continuera à boxer au plus haut niveau jusqu’en 1997 et une défaite face à la légende naissante Erik Morales. Quant à Paul Banke, il devait perdre ses 3 derniers combats pro avant de raccrocher les gants, puis d’annonçer sa séropositivité deux ans plus tard. Il peut malgré tout se targuer d’avoir posé bien plus de problèmes à The Mouse que bon nombre de boxeurs plus talentueux que lui. Styles make fights, comme ils disent.

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