Play it to the bone : William « Caveman » Lee vs John LoCicero

La pépite du jour est une confrontation de poids moyens datée du 9 juillet 1981, William « Caveman » Lee contre John LoCicero au Twenty Grand Showroom de Detroit, Michigan. Le début des années 80 coïncide avec l’ascension d’une écurie mythique de champions issus de Motor City, le Kronk Gym du légendaire Emanuel Steward dont le poulain le plus fameux de l’époque n’est autre que Thomas Hearns. Nous avons déjà parlé de Philadelphie dans ces pages comme l’un des haut lieux de la boxe aux Etats-Unis, et Detroit est l’autre ville emblématique de cette Amérique en col bleu d’où sont issus de grands champions, les plus fameux étant Joe Louis, dont la famille avait fui le Ku Klux Klan d’Alabama au milieu des années 20, et Walker Smith Junior, le petit garçon qui portait son sac à l’entrainement et qui entra plus tard dans l’Histoire sous le pseudonyme de Sugar Ray Robinson.

Dans l’écurie de la grande époque du Kronk Gym figure un certain William Lee, surnommé « Caveman » ou « l’homme des cavernes » en référence à la coupe de cheveux qu’il arborait quelques années plus tôt. Caveman Lee est un très bel athlète qui a de la foudre dans les poings, comme en témoignent ses 16 victoires par KO sur 17 succès en professionnels après une brève carrière en amateurs, mais aussi quelques lacunes défensives qui lui valurent une terrible seconde défaite avant la limite contre le peu expérimenté Frank Fletcher. Reste que Caveman Lee peut se targuer d’avoir vaporisé en un round à peine le vétéran Marcos Geraldo, qui a tenu la distance contre les deux stars de l’époque Ray Leonard et Marvin Hagler, excusez du peu. Il est d’ailleurs classé dans les 10 meilleurs poids moyens de l’époque par la WBA et brigue une chance mondiale contre le divin chauve de Brockton « Marvelous » Marvin.

En ce soir de juillet et dans une atmosphère rendue suffocante par l’absence de climatisation, Caveman Lee est confronté à un adversaire qui a lui-même perdu face à Marcos Geraldo, John LoCicero. Originaire de Brooklyn, ce dernier a lui aussi la main lourde puisqu’il a enregistré avant la limite 13 de ses 16 victoires, pour 3 défaites. Sa droite est réputée aussi redoutable que sa technique est rustique. Voici les 3 premiers rounds de ce combat d’anthologie.

Alors que la caméra s’attarde sur Lee et son entraîneur Manny Steward avant le premier coup de gong, les commentaires rappellent que l’enfant du pays a eu du mal à faire le poids, ce qui peut porter à conséquence dans la chaleur de cette de juillet. Il adopte d’emblée une attitude de patron et cherche à imposer un jab rapide que l’on devine puissant et qu’il suit avec sa droite, en plus de parfois attaquer directement en crochet gauche, voire en uppercut droit. Lo Cicero est clairement moins élégant et n’a pas la panoplie complète de l’élève du Kronk Gym, il cherche à combler son déficit d’allonge en exploitant toute opportunité de coincer Lee dans les cordes et le travailler au corps, alors que ses attaques à distance sont plutôt pataudes et téléphonées. Une très belle série de Caveman Lee atteint un Lo Cicero déséquilibré en fin de premier round, et il n’y aucun doute sur le fait qu’il remporte la reprise.

A l’ouverture du 2eme round, Lee fait de nouveau admirer l’efficacité de son jab et commence à feinter garde basse, visiblement en confiance. LoCicero tente de placer sa droite derrière le jab, mais la préparation ne surprend pas son adversaire, et la perplexité du new-yorkais est sensible. Lee tente d’accélérer en enchaînant quand commence la dernière minute, et alors que la distance se réduit Lo Cicero parvient enfin à toucher significativement. L’échange qui suit en corps-à-corps est de toute beauté, et montre la qualité des uppercuts et des courts crochets de Lee, qui mène désormais 2 rounds à rien.

L’attention de ce dernier se relâchant peut-être un peu avec la fatigue, une droite partie de loin le touche en début de 3eme round, mais il s’en remet rapidement. Il diversifie son travail à mi-distance en descendant au corps et tient bien LoCicero hors de sa zone de confort. Quand il se retrouve dos aux cordes un peu avant les 2 minutes, il reste le plus efficace dans le clinch et touche assez brutalement son adversaire, obligé de reculer et tenter de s’accrocher. Lee emporte la 3eme reprise alors que les commentateurs insistent sur la chaleur qui règne autour du ring.

LoCicero tente de varier ses approches, avec toujours aussi peu de précision et un rythme sans insuffisant pour perturber Caveman Lee. Appréciez donc l’incrustation vintage du regard attentif d’Emanuel Steward et tentez d’imaginer un réalisateur assez audacieux pour retenter une chose pareille en 2015. LoCicero profite de la distraction des commentateurs en pleine lecture de leurs fiches pour lâcher les chevaux et toucher plusieurs fois Lee en corps-à-corps, mais celui-ci reprend de la distance et fait admirer son déplacement latéral. Probablement plus éprouvé qu’il n’y paraît, il ne voit pas venir une grande droite de LoCicero, accuse visiblement le coup, et son adversaire tente d’en finir malgré un oeil droit en plein gonflement. Lee encaisse plusieurs coups très nets au menton, il est à la dérive à 30 secondes de la fin du round et survit en s’accrochant.

Le 5eme round est tout simplement un monument, assez proche par son intensité de la 8eme reprise de Saad Muhammad vs Lopez II et par son dénouement du dernier round de Corrales vs Castillo I. Caveman Lee a suffisamment récupéré pour attaquer pied au plancher, toucher d’une belle droite et reprendre l’initiative, alors que LoCicero semble payer sa débauche d’efforts du round précédent. Le fait est qu’il déguste sévèrement toute la palette de coups de son adversaire ressuscité, jusqu’à se retrouver au tapis. Alors qu’il se relève au compte de 10 et que Lee cherche à abréger les débats, la droite magique du new-yorkais désespéré fait basculer l’échange. C’est désormais Lee qui dérouille grièvement, saoulé des coups d’un LoCicero titubant, mais qui donne absolument tout. Les deux boxeurs sont à une pichenette de la rupture, et c’est Lee qui s’impose d’un inattendu court crochet gauche masqué par l’arbitre. On sent l’effort titanesque que déploie LoCicero pour se relever et voir la fin du round. Il ne suffira pas.

La référence Al Berstein place le 5eme round de Lee vs LoCicero devant rien moins que l’ouverture profondément wagnerienne de Hagler vs Hearns. Il restera d’ailleurs le chef d’oeuvre des 2 boxeurs, puisque qu’après cette 4eme défaite Lo Cicero perdra tout espoir de percer au plus haut niveau, tandis que c’est en remplacement de dernière minute de l’un de ses coéquipiers du Kronk Gym que Caveman Lee tiendra enfin une chance mondiale contre Marvin Hagler. Qui durera moins d’une minute trente.

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