Mike Tyson vs « Buster » Douglas : le jour où le gnou a eu le lion

Profitons des passionnantes interviews croisées des principaux protagonistes de Mike Tyson vs James « Buster » Douglas, publiées dans la version US du magazine Playboy, pour revisiter 25 ans après la plus grande surprise de l’histoire des poids lourds et du noble art en général. Bien plus fort que Cassius Clay écoeurant Sonny Liston, plus improbable encore qu’Hasim Rahman allongeant Lennox Lewis d’une droite mahousse, presque plus émouvant que le « Cinderlla Man » Jim Braddock sapant Max Baer avec sa besogneuse persévérance. Ce numéro de janvier-février 2015 de Playboy est aussi l’occasion de voir se confirmer le retour en grâce d’une certaine pilosité, mais passons.

Il faut tout d’abord se rappeler que ce 11 février 1990, Tyson reste sur une dizaine de championnats du monde des lourds victorieux après avoir ravi la couronne WBC à l’anecdotique canadien Trevor Berbick, puis unifié les titres après une série de démonstrations de puissance et de technique rarement égalée. Âgé de 23 ans seulement, il a entre autres embouti les cadors de la génération post-Ali Larry Holmes et Michael Spinks, ce dernier en 90 secondes d’une rare brutalité. Les superlatifs pleuvent sur le jeune homme de 23 ans, dont le public se demande déjà s’il est le plus grand boxeur jamais vu dans la catégorie reine.

Pour cette nouvelle défense de titre, le prodige américain affronte le second couteau James « Buster » Douglas, dans un combat vendu comme « le retour de Tyson » après 7 mois d’inactivité et qui n’est censé être que la préparation d’un futur affrontement contre l’invaincu Evander Holyfield, monté des poids lourds-légers. Le champion est favori à 42 contre 1, le public américain ne risque pas d’acheter des milliers de tickets pour une nouvelle exécution sommaire, et le combat a donc lieu au Japon, plus précisément au Tokyo Dome.

Cela fait deux ans déjà que Tyson, très marqué par le décès de son mentor Cus d’Amato, est sous contrat avec le sulfureux Don King, appâté par ses discours de bonimenteur roué à base d’émancipation du pouvoir blanc et de chèques à six ou sept zéros dont le boxeur ne profitera finalement pas bien longtemps, ce qui est une autre histoire. Le fait est que sportivement parlant le plus ébouriffé des promoteurs de boxe laisse faire à peu près n’importe quoi au grand enfant qu’est encore Iron Mike, en particulier se séparer de ses coachs historiques et montrer très peu d’assiduité à l’entraînement. De son aveu comme de celui des observateurs de l’époque, il a plus perdu de poids pour la préparation du combat contre Douglas en batifolant au plumard avec des fans locales que dans une conventionnelle salle de gym.

Même s’il est un peu plus lourd que d’habitude – 220 livres – et assez mal préparé, personne dans l’entourage du champion ni parmi les amateurs éclairés n’envisage une défaite : on ne regarde pas un Nadal-Gasquet pour le suspense, ou National Geographic en attendant une victoire du gnou sur le lion. De son côté, James « Buster » Douglas, un boxeur plutôt dilettante mais qui présente les caractéristiques des adversaires les plus difficiles rencontrés par Iron Mike, tels Bonecrusher Smith ou Tony Tucker (avantage de taille et d’allonge, bon jab du gauche parfois doublé), est remonté et affûté comme jamais. Le décès 23 jours avant le combat d’une maman dont il était très proche n’a fait qu’augmenter sa froide résolution à l’approche de la chance de sa vie. Le public ne le sait pas encore, mais les étoiles sont donc parfaitement alignées pour la plus improbable des belles histoires vues sur un ring.

Dès l’entame, Douglas s’installe en patron derrière un jab de gala et une bonne défense de la main droite, puis enchaîne en touchant franchement le champion, lequel n’arrive pas à réduire la distance et placer ses habituelles combinaisons en crochets et uppercuts. L’impression se confirme au fil des rounds : Tyson est lent, hésitant, esquive mal du buste en avançant, ne touche pas avec son crochet gauche breveté et se fait dominer de manière incontestable dans les échanges.

Pour ajouter au désastre en gestation, les hommes de coin de Tyson sont en-dessous de tout. Alors que l’oeil gauche d’Iron Mike gonfle dès la fin du 5eme round, ils n’ont pas le matériel ni les compétences pour soigner ce genre de blessures en l’absence d’un vrai « cutman », et doivent remplir en catastrophe un gant de latex avec des glaçons pour tenter de réduire les dégâts. A propos de dégâts, on peut noter au fil des rounds que le champion n’est certes pas au meilleur de sa forme physique et psychologique, mais que sa capacité à encaisser tout ce qu’envoie Douglas, pas un très grand puncheur mais un homme de 230 livres malgré tout, est franchement impressionnante. Retenons qu’à son meilleur, Mike Tyson avait un sacré menton en plus de l’énorme punch qui fit sa légende.

Le public du Tokyo Dome n’a pas grand-chose à voir avec une foule avinée et vociférante de Vegas ou de New York. Des applaudissements timides ponctuent les nombreux coups au but du challenger et les fins de rounds. Comme le résume Jim Lampley pour HBO, les japonais étaient venus voir Godzilla, et sont finalement stupéfaits de le voir prendre une telle trempe en direct. Les deux commentateurs parlent presque à voix basse à mesure que progresse le combat, à l’unisson de la foule, et l’on entend surtout crier les hommes de coin des deux combattants. Dans les derniers instants du 8eme round, Douglas se fait trop confiant et accélère pour en finir lorsqu’un énorme uppercut de Tyson atteint enfin sa cible. Le challenger s’abat comme un chêne, et utilise l’intégralité du compte pour se remettre debout avant d’être opportunément protégé par le gong de fin.

Le 9eme round est magnifique d’intensité et voit le challenger reprendre le dessus après les tentatives de Tyson d’abréger les débats. Si l’endurance était traditionnellement le point faible de « Buster » Douglas, on sent qu’il a cette fois-ci bénéficié d’une excellente préparation. Et c’est au 10eme round qu’arrive l’improbable conclusion : Tyson tombe sur un nième enchaînement de coups puissants. Il se relève avant la fin du compte, mais remet son protège-dents à l’envers et ses jambes flagellent. C’est donc logiquement que l’expérimenté arbitre Octavio Meyran arrête le massacre.

D’après le témoignage a posteriori de ce dernier, le président de la WBC José Sulaiman lui avait demandé avant le combat d’arrêter les frais rapidement si Douglas tombait, et inversement de favoriser la récupération du champion en cas d’improbable accident… Le fils et successeur de Sulaiman à la tête de la WBC a beau réfuter ces allégations, il n’en demeure pas moins que Meyran ne fut plus jamais réembauché sur un championnat du monde significatif et arrêta sa carrière l’année suivante. Qui croire entre l’arbitre mexicain et le clan Sulaiman ? Les pointages étonnamment serrés au regard du contenu à l’issue du 9eme round (un raisonnable 82-88 Douglas pour un juge, mais de bien curieux 86-86 et 87-86 Tyson pour les deux autres) rappellent si besoin à quel point le World Boxing Council ferait passer la FIFA pour la Fondation Abbé Pierre.

Furieux à l’issue du combat, Don King tente d’obtenir la conversion du résultat en no contest, arguant du fait que Douglas aurait bénéficié d’un temps de récupération trop long après son knockdown, ce qui est tout sauf évident quand on compare les deux comptes des 8eme et 10eme reprises. La victoire du challenger est définitivement validée après réexamen par une commission ad hoc quelques semaines plus tard, et l’improbable « Buster » Douglas est bien le nouveau champion incontesté des poids lourds. Ce dernier n’a pas gagné sur un coup chanceux, mais en dominant tactiquement, physiquement et psychologiquement le pire épouvantail jamais vu sur un ring. C’est donc lui qui affronte dans la foulée Evander Holyfield, avec 10 kg de plus et une motivation mise à mal par de compréhensibles difficultés à endosser le statut de vainqueur du grand Mike Tyson. Il sombre tristement en 3 rounds et ne disputera plus jamais un championnat du monde.

En 1998, après une première retraite suivie d’un quasi suicide au régime BBQ et donuts pour Douglas, et les démêlés sportifs et judiciaires que l’on sait pour Tyson, la revanche envisagée un temps entre les deux hommes n’aura finalement pas lieu, la faute à une défaite de « Buster » par KO au premier round contre Lou Savarese… qui perdra exactement de la même façon quelques mois plus tard face à Iron Mike.

Voilà donc Mike Tyson vs James « Buster » Douglas, incontestablement l’une des plus grandes surprises de l’histoire du sport professionnel, comme l’évoquent les commentateurs après le silence incrédule qui suit le KO. Profitez-en : c’est un très bon combat de poids lourds, en plus d’une piqûre de rappel salutaire… en boxe plus qu’ailleurs, chez les lourds de surcroît, le gnou peut avoir le lion. Ce qui rend d’autant plus estimable la longévité au plus haut niveau d’un Vladimir Klitschko, quel que soit le standing des herbivores dont s’empilent les carcasses depuis déjà 10 ans.

3 réflexions au sujet de « Mike Tyson vs « Buster » Douglas : le jour où le gnou a eu le lion »

  1. Une démonstration de l’utilisation parfaite et précise du jab avec une allonge favorable. Tyson n’a quasiment jamais pu passer en dessous pour porter le premier coup déstabilisateur habituel. Il s’est fait contrer en permanence. Y a qu’à voir le peu de coups portés pour voir l’efficacité du travail de Douglas. Belle boxe, on dirait du jardim.

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