Live at Wembley Stadium : Moi et mes 80.000 gars sûrs

Cous de bouledogues posés sur des épaules d’enclumes et des torses de barriques, engoncés dans des chemises de designers et des vestes en tweed cintrées au-delà du raisonnable, cheveux tondus de la nuque jusqu’en haut des tempes, et structurés au-delà en une mèche cirée de frais, barbes taillées au cordeau, tout ce que Londres compte de lads intéressés à la chose pugilistique – et capables de s’offrir un billet pas donné – était de sortie samedi soir au stade de Wembley. Une petite minorité venaient accompagnés d’épouses et de compagnes souvent juchées sur d’interminables talons dorés ou argentés, maquillées au pistolet et drapées dans des tissus légers livrant peut-être un peu trop d’elles à la fraîcheur du printemps londonien.

Le jeune et télégénique promoteur Eddie Hearn l’avait bien compris à l’heure de réserver une enceinte aussi gigantesque qu’emblématique : mes 80.000 potes d’un soir (90.000 spectateurs au total étaient annoncés) n’auraient loupé pour rien au monde cet événement social et prestigieux à la fois. Ils étaient là pour boire pas mal de coups, sympathiser virilement entre voisins de tribune, bramer à pleins poumons leur bonheur d’être là, et finalement voir un jeune talent local remettre en jeu ses titres mondiaux WBA et IBF des poids lourds contre un adversaire enfin digne de ce nom.

Anthony Joshua vs Tyson Fury, l’autre Londoners vs Brexiters

C’est qu’il valait le déplacement, le monumental Anthony Joshua. Médaillé d’or olympique à domicile en 2012, champion dans la catégorie reine à 27 ans, physique de kouros élevé aux hormones et charisme tranquille de l’homme qui n’a pas à s’abaisser au trash talking d’usage pour vendre des billets à foison. Soit une silhouette, une attitude et un discours parfaitement calibrés, aux antipodes de celui qui devint le roi linéal des poids lourds après son succès surprise de 2015 sur l’adversaire du soir de Joshua, Wladimir Klitschko, dans son antre de Düsseldorf. On parle bien sûr de l’affreux, sale et méchant Tyson Fury, le gitan de Manchester, plus populaire chez les brexiters que dans la Londres mondialisée, rendu fameux pour ses diverses frasques, son ventre à bière et une pratique de Twitter qui ferait passer Donald Trump pour la Reine Elizabeth.

A n’en pas douter, mes 80.000 amis bien mis de la capitale étaient plus Joshua que Fury. Peu importait le réel exploit que fut la victoire méritée du mancunien sur le redouté « Dr Steelhammer » Klitschko, au terme d’un combat certes rien moins qu’ennuyeux, plaçant Tyson Fury nettement au-dessus d’« AJ » en stricts termes de palmarès. Car les 18 victoires avant la limite obtenues en autant de combats professionnels du nouveau protégé des médias britanniques, si elles promettaient un affrontement autrement plus spectaculaire contre le même Wladimir Klitschko, n’offraient guère de garanties sur le niveau réel de l’intéressé. Un poil optimiste, l’hypothèse haute voyait Joshua prendre la succession du grand Lennox Lewis, présent en bord de ring samedi soir aux côtés de son rival Evander Holyfield, sans doute l’un des 5 meilleurs poids lourds de tous les temps.

Le spectre de Bruno – Weatherspoon

Mais la riche histoire des heavyweights anglais recèle également pas mal d’élans de ferveur patriotique so british soldés par des déceptions cruelles : on se rappelait ainsi l’exemple de Frank Bruno, tout aussi gentleman et sculptural qu’Antony Joshua, mais dont l’endurance de footballeur américain alcoolo-tabagique lui valut en 1986 une défaite par KO face au replet américain Tim Weatherspoon, dans la même enceinte de Wembley à moitié moins remplie. Champion du monde sur le tard, il laissa surtout le souvenir de fameuses peignées reçues des mains illustres de Mike Tyson et du susnommé Lennox Lewis. Plus récemment, le colossal champion olympique de Sydney Audley Harrisson boucla en 2013 une carrière de marchepied tétanisé par le moindre enjeu, David Haye a étalé ses limites contre un Wladimir Klitschko au sommet de son art, et le menton du géant David Price siérait sans doute mieux à un poids coq.

Samedi soir dernier, les lads se sont donc déplacés en nombre pour voir si Joshua avait autant de substance que Marble Arch, ou si les effets cumulés de la pression populaire et de la percussion ukrainienne en feraient un Nième (et copieux) plat de jelly pudding. En revanche, ils ne sont clairement pas venus suivre les combats de sous-carte, si l’on en juge par le taux de remplissage modeste des travées jusqu’au main event, ou par l’inintérêt poli que manifestèrent mes voisins – je dois à mon épouse d’avoir pu suivre l’événement à peine au-delà des places en bord de ring – vis-à-vis de ces premiers affrontements, autrement plus concentrés sur l’anticipation du choc de fin de soirée et le contenu de leur(s) verres(s).

Toute l’ingéniosité d’un peuple au service d’une urodynamique de masse

J’ai ainsi pu découvrir le fascinant usage fait localement des petits plateaux de carton recyclé qui permettent de transporter jusqu’à quatre consommations à la fois : à Wembley, il ne s’agissait pas de permettre à un généreux volontaire de rincer trois amis d’un coup, mais à chaque compère de rapporter ses propres deux litres d’Heineken en vue de se remplir consciencieusement le cornet jusqu’au prochain voyage à la buvette, prévu bien peu de temps après. Sachons saluer l’ingéniosité de ce peuple industrieux et volontaire. L’état général des men’s rooms vers 19 heures à peine témoignait de la formidable intensité des phénomènes urodynamiques en cours, tout en permettant de tordre le cou à un premier lieu commun international : dans certaines circonstances, le français n’est pas moins propre que son voisin d’outre-Manche.

Tout à leur préparation athlétique, donc, mes 80.000 nouveaux copains faisaient bien peu de cas des assauts initiaux. Un super plume gallois nommé Joe Cordina, rapide et précis sur ses appuis, mit d’abord moins d’un round à soumettre un adversaire sans doute arrivé le matin même du continent en bus de nuit. La star amateur irlandaise des poids légers Katie Taylor emporta ensuite sa cinquième victoire professionnelle en surclassant une allemande volontaire mais limitée par arrêt de l’arbitre à la septième reprise. Puis ce fut la première demi-finale mondiale prévue au programme : le poids léger Luke Campbell, battu par le français Yvan Mendy voici 18 mois à l’O2 Arena, fit prévaloir son allonge et un punch apparemment supérieur face au colombien Darleys Perez, qui abandonna sur blessure au 10eme round. Un rien mécanique malgré une belle allure, Campbell devrait bientôt mesurer l’étendue de ses lacunes techniques face au brillant champion vénézuélien Jorge Linares.

Un vague succès d’estime pour Quigg et Simion

Le niveau monta d’un cran avec le main supporting event : l’anglais Scott Quigg, qui tint jadis les 12 rounds d’un championnat unifié des super coqs malgré un bris de mâchoire accusé au 3eme, visait une nouvelle chance mondiale en plumes, également convoitée par le roumain Viorel Simion. Lequel montra qu’il aspirait à bien plus que de la figuration, puisqu’il domina les premiers rounds en travaillant intelligemment en jab et en combinaisons sans permettre à Quigg de poser sa boxe, tout en vitesse et en mobilité. Las, Simion, d’un gabarit nettement inférieur à son adversaire, ne fit qu’à peine en érafler la carrosserie, alors que le travail au corps de l’anglais finissait par payer en le ralentissant sensiblement. La décision unanime emportée par Quigg, à l’issue d’un combat de haute tenue où il dut sérieusement s’employer, fut logique bien qu’un peu large (deux 117-111, un 115-113 plus raisonnable). Sans doute les deux hommes auraient-ils plutôt mérité l’estime d’une salle de connaisseurs que l’indifférence d’un grand stade.

La métamorphose de la foule à l’approche du superfight fut d’autant plus spectaculaire en comparaison. L’attrait particulier que suscite un championnat du monde de boxe en poids lourds, promesse d’un incomparable déchaînement d’énergie cinétique, ce que le sport professionnel propose de plus proche d’un couronnement officiel du seigneur de la jungle, ne s’est pas démenti. La nuit tombait peu à peu sur Wembley quand les premiers chants à la gloire d’Anthony Joshua résonnèrent sur le rythme de Seven nations army, véritable Air des lampions du XXIeme siècle. Notons que le public s’était déjà chauffé la voix en accompagnant à l’unisson d’improbables tubes pop des années 90 : nous étions bien en Angleterre. Et la – longue – mise en scène savamment étudiée de l’entrée des champions, après deux films introductifs retraçant les épisodes précédents de leur carrière, acheva de gorger d’adrénaline une foule déjà tout à sa jovialité éthylique.

Here comes the villain

Ce fut d’abord au tour du challenger de s’avancer vers le ring, dans une enceinte soudain baignée d’une lumière bleue, celle du méchant venu du froid. Wladimir Klitschko, quarante et un ans, champion olympique en 1996 à Atlanta, tyran de la catégorie des lourds (avec son frère Vitali, titulaire de la ceinture WBC) sur une décennie entière. Un homme auquel il fut pêle-mêle reproché d’avoir régné sur une période pauvre en vrais talents, d’avoir subi trois défaites précoces par KO contre des journeymen, et d’avoir ensuite fait le choix d’une approche tactique à zéro risque, peu spectaculaire à souhait, sous la férule du regretté coach Emmanuel Stewart, comme d’autres pratiquent le tennis pourcentage. Tout en profitant d’une certaine mansuétude arbitrale dans son pays d’adoption, l’Allemagne, lui permettant d’abuser des accrochages au moindre danger.

Un champion finalement déchu de ses titres par le plus improbable des vainqueurs, Tyson Fury, qu’une bonne moitié de la planète boxe considère encore comme un bouffon surdimensionné. Oui, on disait Wladimir regonflé à bloc et auteur d’une excellente préparation, malgré une inactivité de 18 mois. Mais le consensus général voyait Joshua s’imposer par KO, tout en reconnaissant que, plus le combat se prolongerait, plus l’ukrainien pourrait faire jouer son incomparable expérience. 23 défenses victorieuses de son titre en lourds, des succès sur 10 champions du monde : après Joe Louis, le poids lourd le plus dominant de tous les temps. Même usée, la marche restait haute pour un AJ habitué à démanteler des chauffeurs de taxi dont le mérite principal était souvent de peser plus de 200 livres. Favori des bookmarkers et des experts, le jeune champion ressentait sans doute plus de pression qu’il ne voulait bien l’admettre.

La boxe en poids lourds, c’est comme les quenelles de brochet : un régal… quand c’est bien fait

Une tension que son entrée en scène grandguignolesque dut porter à son paroxysme. Jugez plutôt : un immense stade comble et porté à ébullition, une pas si subtile introduction sur fond de Carmina Burana, une apparition majestueuse, porté par une plateforme télescopique entre ses deux initiales en lettres de feu, au beau milieu d’un spectacle pyrotechnique. Et un sacré putain de grand God save the Queen, qui aurait soulevé un expert-comptable nihiliste en cure de Lexomil. Dans une telle montagne d’engrenages, tout grain de sable pouvait voir son pouvoir de nuisance démultiplié à l’infini. Surtout s’il pesait 109 kilos, et détenait le record du monde de succès en carrière sur des adversaires invaincus (12). Nul ne peut dire ce qui dominait entre la bravade et l’inquiétude dans la psyché des milliers de spectateurs qui sifflèrent copieusement l’hymne ukrainien. Toujours est-il qu’un deuxième stéréotype souvent associé aux anglais vola en éclats, à moins que le fair play ne soit tout simplement soluble dans une certaine quantité de houblon liquide.

Je dois concéder qu’entendre en direct le « Let’s get ready to rumble » de l’intemporel Michael Buffer m’émut sans doute plus que l’hymne de mes 80.000 camarades, et que mes appréhensions personnelles portaient moins sur l’issue du combat – faute d’un vrai favori de cœur – que sur son niveau. Vous qui lisez ce papier étiez peut-être aussi habitués que moi à vous infliger d’épouvantables purges dans la catégorie soi-disant reine, d’autant plus indigestes qu’elles furent souvent précédées d’un réveil le dimanche à 5 heures du matin pour profiter de la (parfois discutable) émotion du live from Las Vegas, Nevada. Il fallait remonter à 2003 – et les 6 rounds de sanglante brutalité entre Lennox Lewis et le frangin Vitali au Staples Center de Los Angeles – pour retrouver la sensation tripale issue des effets combinés de l’apnée et de l’excitation dans lesquels un grand combat de poids lourds plonge l’amateur de boxe. Gastronomes, imaginez-vous du food porn extrême à base d’acides gras saturés, puis doublez-en les doses.

Un 5eme round déjà dans la légende des poids lourds

Equilibrés, les quatre premiers rounds offrirent le spectacle globalement attendu de deux puncheurs respectueux de la puissance de leur adversaire et économes de leur bras arrière, mais un tableau passionnant dans le détail. Joshua, monstrueuse boule d’énergie, luttait manifestement pour conserver son gaz en se gardant de tout effort inutile, guettant une ouverture. Son jab, parfois doublé, était de bonne tenue, et légèrement plus actif que celui de Klitschko. C’est de l’ukrainien que vinrent les principaux motifs d’étonnement. Dépourvu de son habituel avantage d’allonge et très statique contre Fury, il avait laissé l’anglais tourner autour de lui, prenant peu d’initiatives, pour finalement subir un combat disputé à la distance choisie par son adversaire. Contre un autre grand gabarit, Wladimir décida cette fois de jouer la carte de la mobilité : annoncé à son poids le plus faible depuis des lustres, il passa l’essentiel des premières minutes sur les pointes, en déplacement constant, empêchant Joshua de régler la mire et prompt à reculer sur chaque tentative dangereuse. Un plan de vol bien tenu des deux côtés, à défaut de susciter plus de ferveur que de raison.

Peu de gens devaient s’attendre à voir succéder à cette séquence d’escrime de poings un authentique round de légende. Ce fut pourtant le cas. Les deux hommes décidèrent simultanément d’ouvrir les hostilités, le cadet prenant un avantage net en touchant de deux puissants crochets du gauche, ébranlant visiblement son adversaire, suivis d’une grêle de coups. Incapable de s’accrocher aussi efficacement qu’à son habitude face à un homme aussi puissant, Klitschko finit à genoux aux pieds d’un Joshua un rien sûr de lui, les bras déjà levés au ciel. Mal lui en prit. Car l’ex-champion se releva, certes péniblement. Décidé à en finir, l’anglais commit alors l’erreur de miser sur le volume de ses coups plutôt que sur leur précision… ce qui infligea bien peu de dégâts supplémentaires, tout en l’essoufflant prématurément. Le vétéran, décidé à rendre coup pour coup, remit d’un coup la marche avant, marqua un terrible uppercut, et le coup de gong final sauva sans doute Joshua d’un arrêt de l’arbitre pour quelques secondes à peine. Techniquement, ce 5eme round avait donné deux points d’avance à Joshua. En pratique, celui-ci regagna son coin en rappelant singulièrement le George Foreman de l’épilogue du Rumble in the Jungle.

Et soudain, deux combats en multiplex

Visiblement épuisé, le tenant du titre perdit son protège-dents à l’entame du 6eme round, alors qu’il restait en fâcheuse posture, subissant passivement les assauts de son aîné. Et c’est sur le coup signature de Wladimir Klitschko, un cross du droit chirurgical, qu’Anthony Joshua visita le tapis pour la première fois de sa carrière professionnelle. D’une célébration digne d’un but en finale de Coupe du Monde sur le knockdown du 5eme round, mes 80.000 compagnons étaient descendus tout au bord de l’apoplexie. Ce qui eut pour effet inattendu de libérer dans l’air déjà saturé de vapeurs de bière un épais nuage de testostérone.

Alors que Klitschko se montra à son tour incapable de finir le travail, abusant d’un crochet gauche téléphoné en première intention, et que Joshua n’entreprit rien d’autre qu’essayer de rester en vie durant la 7eme reprise, un américain assis devant nous, défoncé depuis deux bonnes heures, eut la mauvaise idée de déplaire à mon voisin. Le profil du type qu’on dépasse rarement dans une file d’attente : boule à zéro, taillé – littéralement – comme une Autolib, regard fixe et dépourvu d’expression, portant bombers et croquenots cloutés. Accompagné de deux amis tout aussi avenants, des fois qu’il aurait fallu compléter pour faire un bridge. Mon épouse et moi nous esquivâmes à la première gifle, sans même tenter un suivi en multiplex.

« Father Time » entre dans la danse

C’est donc debout dans une allée, à l’instar de pas mal de lads incapables de garder la position assise, mais plus ou moins stables sur leurs appuis, que nous suivîmes la suite et la fin de Joshua – Klitschko. Un bien joyeux bordel à observer hors du ring, attendu que je n’avais pas vraiment l’habitude de faire partie des éléments les plus sobres d’une assistance, tout en gardant un œil sur le drame – ou plutôt l’autre drame – programmé en 12 actes. Ni l’acceptabilité sociale de la boisson, ni la mandale facile chez le sujet ivre ne sont de vrais scoops de ce côté-là du Channel, mais on les aurait malgré tout imaginés disciplinés dans un événement à places numérotées. Ce qui constitua sans doute le troisième lieu commun sur l’Angleterre mis à mal ce soir-là.

Après un 8eme round dominé à distance par l’ukrainien, qui gérait sa profonde coupure à l’arcade gauche et semblait revenir à ses habitudes d’apothicaire, la 9eme reprise fut celle du retour de Joshua. Voir un tel char d’assaut capable de se refaire la cerise était tout sauf évident, et il faut saluer a posteriori la qualité d’une préparation qui l’aura vu enchaîner les sessions de 15 rounds de sparring. Inversement, Klitschko sembla peu à peu rattrapé par celui que les anglo-saxons surnomment « Father Time », traduction d’un âge canonique contre lequel il est bien difficile de lutter. Moins mobile – demandez-donc à une ballerine hors d’âge de plus d’un quintal une demi-heure d’entrechats-, il commençait à subir les échanges. Et l’anglais poursuivit sa remontée en régime au 10eme round, malgré une bonne droite du challenger dans les derniers instants. A un knockdown et cinq reprises partout, les deux derniers rounds s’annonçaient décisifs. Il suffit d’un seul.

On achève bien les Klitschkos

Il n’y a pas de grand combat sans grands boxeurs, et rarement sans grand finish. Quand il prit l’initiative de repartir à la guerre au 11eme round au lieu d’attendre une décision, souvent favorable à celui qui joue à domicile quand les débats s’avèrent aussi serrés, Joshua impressionna par sa férocité et sa détermination. La fin du match fut admirable et saisissante à la fois : de l’accrochage que tenta Wladimir – après avoir subi une dure droite à la tempe – vint sa perte, puisque Joshua put placer de près un crochet gauche suivi d’un uppercut droit titanesque, rappelant Mike Tyson à son meilleur, qui aurait désolidarisé nombre de têtes et de corps.

Le sort de Klitschko était désormais une question de secondes. Wladimir tomba une première fois sur un crochet gauche – on peut affirmer que l’essentiel de mes 80.000 gars sûrs, jugeant la chose acquise, fêtèrent immédiatement la victoire sans plus se préoccuper de la suite, en renversant gaiement leurs derniers fonds de gobelets -, il se releva au compte de 8, avant de s’abattre comme un chêne sur un nouvel enchaînement. L’Histoire retiendra que l’ukrainien, dont on discuta longtemps les qualités de coeur et de menton voire la vigueur testiculaire, finit le combat debout, seulement arrêté par l’arbitre David Fields alors que la dernière série de près de Joshua ne semblait guère trouver sa cible.

Une revanche bien dispensable

Est-ce à dire que cette défaite par KO technique fut prononcée prématurément, le privant d’une dernière chance à jouer crânement lors du 12eme et dernier round ? Dans le doute, il faut laisser trancher le principal intéressé, qui se montra beau joueur jusqu’au bout en acceptant la décision. L’hommage mérité que lui rendit au micro son vainqueur du jour illustre un paradoxe : cette cinquième défaite en carrière ajoute sans doute plus à la légende de Wladimir Klitschko que bon nombre de ses victoires avant elle. Au même âge de 41 ans, j’ai personnellement réussi à boucler un unique jogging, ainsi qu’à m’abîmer le dos en m’asseyant mal dans un canapé : je n’insisterai donc jamais assez sur la performance surhumaine accomplie le 29 avril 2017 par l’ukrainien. George Foreman était certes plus vieux quand il reconquit le titre des lourds face à Michael Moorer, mais ce dernier, mi-lourd naturel, était bien loin de présenter le même challenge que les 113 kg de barbaque inflammable d’Anthony « AJ » Joshua.

Le contrat unissant les deux boxeurs prévoit une clause de revanche immédiate actionnable par le perdant, et Klitschko a d’ores et déjà annoncé qu’il s’accorderait le temps de la réflexion. Il est permis de douter qu’il puisse faire beaucoup mieux, les stigmates d’une telle bataille venant s’ajouter au poids des ans. Une retraite sportive à l’issue de ce qui fut probablement le meilleur championnat du monde des lourds de ce début de XXIeme siècle ferait un bien beau point d’orgue à sa carrière de futur membre du Hall of fame. Et Anthony Joshua, qui brigue à terme le statut de « premier boxeur milliardaire », a d’autres options lucratives à investiguer, qu’il s’agisse de l’anesthésiste de l’Alabama Deontay Wilder, ou du champion linéal Tyson Fury, pour peu que ce dernier échappe aux démons de l’addiction à la cocaïne et au beurre. Restent les solides mais moins fameux Luis Ortiz, Kubrat Pulev et Joseph Parker, voire le redoutable Alexander Povetkin – à supposer qu’il sorte sans trop d’encombres des suites de son double (!) contrôle positif de l’an passé.

Ho-ho An-tho-ny Jooo-shua* (*sur l’air de Seven nations army)

Quels que soient ses choix à venir, Anthony Joshua a beaucoup prouvé samedi dernier, dans un contexte où il avait énormément à perdre. L’homme est invaincu, a du cœur à revendre, sait boucler 11 rounds intenses en accélérant (jamais il n’était allé au-delà du 6eme), a gagné l’épreuve de force face à l’un des meilleurs poids lourds jamais vus sur un ring, et peut faire preuve d’une certaine grandeur dans la victoire comme dans sa préparation. Pour peu qu’il travaille certains points faibles, dont la fluidité de ses transitions entre attaque et défense, la mobilité de sa tête, et un poids de forme à diminuer pour gagner en endurance, il a les moyens de dépasser largement Frank Bruno et David Haye dans la riche Histoire pugilistique du pays des règles du Marquis de Queensbury. Pour rejoindre un jour Lennox Lewis, on attendra. Gageons en tout cas que, sur son nom, l’armée des 80.000 lads, dont j’ai pu suivre la dispersion dans le métro londonien avec son lot de chants, d’évanouissements subits et d’ecchymoses suspectes sur les tronches, se déplacera à nouveau plus d’une fois.

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