Un homme contre une ville : Marvelous Marvin Hagler vs Philadelphia (Partie 2)

Le genre de palmarès acquis par Marvin Hagler après 30 mois de carrière professionnelle permettrait aujourd’hui à bien des boxeurs d’obtenir un classement dans les 10 meilleurs challengers de l’une ou l’autre des fédérations majeures, et d’être ainsi en situation de décrocher une première chance mondiale. Mais dans la catégorie des moyens des années 70, seules deux titres mondiaux sont reconnus, leurs détenteurs Carlos Monzon et Rodrigo Valdes sont des pointures invaincues depuis des années, et les prétendants de haut niveau abondent. En particulier à Philadelphie, où 4 à 5 boxeurs reconnus cherchent déjà à se positionner pour défier l’argentin et le colombien. Tout « Marvelous » que puisse se proclamer Marvin, vu de la fosse aux lions de Philly, la couronne de roi de Nouvelle-Angleterre ne vaut pas tripette. Pour un jeune talent contraint à accepter des jobs d’appoint dans l’entreprise de construction des frères Petronelli entre deux petits cachets, c’est par Philadelphie que passera le chemin de la reconnaissance suprême, et c’est pourquoi Marvin Hagler accepte au pied levé un combat contre son premier adversaire classé au niveau mondial, moins d’un mois après son dernier succès de décembre 1975 : Bobby « Boogaloo » Watts, n°7 des poids moyens selon The Ring, qui reçoit le jeune champion dans la salle mythique du Spectrum. Watts reste sur des victoires face à Willie « The Worm » Monroe et Eugene « Cyclone » Hart, deux des autres cadors de Philly dont nous reparlerons. Autant dire que c’est un client.

A l’évidence, Watts aime porter des jupes, mais il sait aussi boxer les gauchers. Il tourne sur la droite d’Hagler, profite de son net avantage d’allonge en distribuant son jab, passe le cross du droit quand se présente l’ouverture, et sait parfaitement donner son crochet gauche ou s’accrocher quand le danger se rapproche, voire bloquer la gauche au corps avec son bras arrière. Hagler a l’habitude de dominer en technique comme en puissance, il peine à réduire la distance, quand bien même il fait montre d’un bon jeu de jambes, score les coups les plus puissants, travaille bien quand Watts se retrouve dos aux cordes, et encaisse sans broncher ce que « Boogaloo » peut lui envoyer. Watts est clairement touché au 4eme round, mais son expérience lui permet de survivre dans le clinch, et dès le début du 5eme il adopte une posture plus agressive à laquelle Hagler a du mal à s’adapter, entamant les échanges tantôt du jab et tantôt de la droite donnée directe ou en uppercut. Si Watts fatigue à partir du 6eme round, sa capacité à mettre des séries de coups nets puis à s’accrocher (sans remontrance de l’arbitre) le rend aussi compétitif qu’un Hagler apparemment plus frais. Il a bien géré sa fatigue, et peut se permettre de contre-attaquer dans le dernier round, alors que la frustration pousse Marvelous Marvin à oublier de construire ses offensives et travailler sur un seul coup.

Ce combat a tout d’un match nul, mais au Spectrum de Philadelphie c’est assez logiquement le combattant local qui emporte par décision serrée le scalp chauve de Marvin Hagler malgré les protestations d’une partie de la foule. A mi-chemin entre adoubement et ironie, Philadelphia Inquirer titre le lendemain : « Bienvenue à Philadelphie, M.Hagler ! » Une telle défaite pour son premier test au très haut niveau est un avertissement pour Marvelous Marvin, sans doute le plus fort physiquement, mais piégé par un boxeur qui a fait parler expérience, allonge et technique. On imagine l’orgueilleux Hagler se jurer qu’on ne l’y reprendra plus, et après un combat anecdotique à Boston, il est de retour au Spectrum pour faire face à Willie « The Worm » Monroe. A l’instar de « Boogaloo » Watts, celui-ci bénéficie d’un avantage de taille, d’allonge et de 5 ans de boxe professionnelle sur Marvelous Marvin. Si aucune image de ce combat n’est disponible sur Youtube, il faut se fier à ce qu’en rapporte la dépêche de la United Press International et découvrir que Philadelphie mène désormais 2-0 dans un match qui prend des allures de bizutage pour le si prometteur champion de Brockton.

« Willie Monroe a surclassé un Marvin Hagler en sang mardi soir pour remporter une décision unanime en 10 rounds. Monroe, un poids moyen de Philadelphie, a démarré très fort face à Hagler, poids moyen de Brockton, Massachusets, avec des jabs du gauche et des crochets du droit. Dans le 2eme round, Hagler saigna du nez suite à un court crochet gauche et un cross du droit. Dans le 5eme, Monroe enchaîna 3 uppercuts et Hagler perdit son protège-dents tandis que son nez se mit à saigner abondemment. Hagler tenta désespérément de contre-attaquer avec une série de coups au corps. Monroe ajusta son adversaire à distance au 7eme avec son jab, tandis que son nez continuait à saigner. Mais au 8eme round, Hagler refit surface avec des gauches et des droites au corps. Dans le 10eme, Monroe reprit le contrôle et infligea plus de pression qu’Hagler ne pouvait en supporter ».

Donné perdant de 3, 6 et 8 points, Marvin Hagler voit ses espoirs de classement mondial s’envoler pour l’année 1976. Le constat est abrupt : Philly ne fait pas de cadeaux. Si ces défaites ont montré les failles techniques et tactiques de Marvin Hagler, elles ont aussi mis en évidence une résistance physique qui ne se démentira jamais jusqu’en 1987, et une détermination qui ne faiblit pas à la première contrariété. « Dès le 2eme round, je n’arrivais plus à respirer. J’ai beaucoup appris de Monroe, et je suis encore jeune. » C’est plus une analyse lucide qu’une rodomontade de jeune coq fessé cul nu, et Philadelphie peut alors se préparer à un 3eme round passablement sportif… ce qu’il fut.

A défaut de pouvoir obtenir une revanche immédiate face à Watts ou Monroe – qui finiront respectivement l’année classé 4e mondial et rétrogradé hors classement suite à une défaite surprise face à un second couteau – Hagler vise d’abord à enfin dompter le Spectrum face à Eugene « Cyclone » Hart. Ce dernier a entamé sa carrière sur une série impressionnante de 19 KOs, et élevé au rang d’arme de destruction massive le fameux crochet gauche de Philadelphie. Mais les lacunes de son jeu défensif et un menton plus friable que celui de ses homologues en font un adversaire moins coriace sur le papier. Battu par Monroe et Watts, ainsi que par le futur champion mi-lourds Eddie Mustafa Muhammad, il obtint un nul contre la référence de Philly « Bad » Bennie Briscoe avant que celui-ci ne l’aplatisse en un round début 1976. Affichant désormais 28 succès, 1 nul et 2 défaites, Hagler a l’obligation de montrer ses progrès tactiques et éviter tout risque d’arbitrage à la maison pour un troisième essai au Spectrum qui doit être le bon.

Le fait est que Marvelous Marvin a retenu la leçon. Il garde la distance et travaille intelligemment en jab du droit, se désaxe pour éviter que Hart ne cadre son crochet gauche, esquive et remise sur les accélérations désordonnées de son adversaire, et trouve l’ouverture en contre au 3eme round sur un joli enchaînement crochet droit – crochet gauche. La suite du combat est un calvaire pour Eugene Hart : loin de se précipiter pour bâcler le travail, Hagler reprend sa démonstration patiente et posée, tout en timing et en technique, jusqu’à ce que le Cyclone refuse de reprendre le combat au 8eme round. La fin de sa carrière viendra après 2 nouvelles punitions. Quand à son vainqueur du jour, s’il n’intègre pas les classements mondiaux fin 1976, il s’est enfin imposé à Philadelphie. L’année 1977 sera celle de la confirmation, aussi bien comme boxeur de niveau mondial que dans son duel au couteau contre le gang de Philly.

Hagler combat 7 fois en 1977, et son premier adversaire est Willie Monroe. Tombé dans les classements après sa défaite surprise de l’année précédente, c’est cette fois à Boston qu’il vient défier son ancienne victime pour le titre vacant de champion d’Amérique du Nord des moyens. On a également très peu de traces de ce combat en dehors de son résultat : Hagler s’impose par KO technique au dernier round d’un combat prévu en 12. Il n’a pas encore 23 ans, mais son expérience commence à payer. La belle à venir contre Monroe est vendeuse, et donne l’occasion à Marvelous Marvin de revenir au Spectrum dans la peau du champion. Cette troisième confrontation est la seule dont le film soit disponible… ce qui ne fait guère que 2 rounds sur les 24 que se disputèrent au total Hagler et Willie The Worm.

Hagler est dans la droite ligne de son combat contre Hart : pas de précipitation, une tête mobile qui évite le jab, une sélection judicieuse de ses fenêtres de tir avec la droite, et l’exploitation de la bonne ouverture avec un réalisme froid. Même s’il n’est pas à proprement parler un puncheur habitué à coucher ses adversaires sur un seul coup, Marvin Hagler a assez de puissance pour châtier les imprudents… du droit, comme on pourra l’observer 8 ans plus tard face à Tommy Hearns, ce qui confirme que le fausse garde de Brockton est un droitier naturel dont l’essentiel de la puissance n’est pas dans le bras arrière. Fin 1977, à la faveur d’une victoire par KO (avec fracture de la mâchoire à l’avenant) durement acquise contre l’invaincu Mike Colbert, Hagler devient enfin le challenger n°1 d’un titre des moyens finalement unifié puis abandonné par le fraîchement retraité Carlos Monzon, en plus d’avoir équilibré son compte à deux victoires partout au Spectrum de Philadelphie. C’est à ce moment-là que l’hommage en forme de malédiction adressé à Marvelous Marvin par Joe Frazier lui-même prend tout son sens : « Tu as trois défauts : tu es gaucher, tu es bon, et tu es noir ». Car Marvin Hagler ignore encore qu’il lui faudra attendre deux ans de plus au top de la catégorie pour une première chance mondiale, soldée par un nul douteux contre Vito Antuofermo, et trois pour enfin décrocher son dû face à Alan Minter. Marvelous Marvin est peut-être l’exemple le plus parlant du paradoxe cynique et récurrent du boxeur faisant le maximum pour enfin faire ses preuves au niveau mondial… et finir par effrayer des champions en titre bien peu pressés de le rencontrer.

Mais le sujet qui nous préoccupe ici n’est pas tant le glorieux destin de Marvin Hagler que sa confrontation directe avec Philadelphie la rugueuse, et son purgatoire dans l’attente d’une chance mondiale sera l’occasion de boucler cette sorte de match en 5 sets au Spectrum contre l’un des boxeurs les plus emblématiques et les plus aimés de l’histoire pugilistique de Philly, l’imposant « Bad » Bennie Briscoe. Ce duel est un vrai passage de témoin entre deux formidables intimidateurs chauves, l’étoile montante qui donnera tout pour le titre mondial, et le vétéran qui a déjà presque tout donné en échouant de pas grand-chose. Briscoe est là pour montrer à Marvelous qu’un coeur de centrale nucléaire, un menton en tungstène et la puissance de feu d’un croiseur n’offrent aucune garantie de remporter un jour le titre suprême. Pour Marvin Hagler, perdre contre cet homme de 11 ans son aîné signifierait devoir regravir un à un les échelons du succès, avec le risque de s’engager dans une carrière plus remplie et respectable que celle de bien des champions, mais sans jamais toucher le Graal. C’est à dire, peu ou prou, la carrière de « Bad » Bennie.

Car Briscoe a des états de service impressionnants : 60 victoires pour 16 défaites et 5 nuls. Dont 50 succès par KO pour ce destructeur patenté, adepte du crochet au corps et de la droite à la face, dont aucun des coups n’est donné dans un autre objectif que celui de faire mal, et qui sera désigné en 2003 par The Ring parmi les 100 plus grands puncheurs de tous les temps. Bennie Briscoe peut se targuer d’avoir poussé un Carlos Monzon en pleine ascension au match nul à Buenos Aires en 1967, comme d’avoir décroché un autre nul contre le grand Emile Griffith. Si ce harceleur et tirailleur de choc a parfois été dominé techniquement, il peut sourire en rappelant que la plupart des revanches qu’il obtint se soldèrent par des KOs en sa faveur. Il peut afficher ses 8 années consécutives dans le top 10 mondial des poids moyens de The Ring. Il peut aussi soutenir non sans fierté qu’il n’a été stoppé qu’une seule fois en carrière, contre un Rodrigo Valdes qui en endormit bien d’autres. Il pourra enfin savourer en 2007 la création du prix qui portera son nom pour sacrer les meilleurs boxeurs et combats de l’année de la ville de Philadelphie. Les « Briscoe Awards », dans une ville qui compte tant de titres mondiaux… alors que Bennie Briscoe a perdu ses 3 championnats du monde, une fois contre Monzon (non sans l’avoir ébranlé au 9e round), deux fois contre Valdes, et qu’un combat contre le challenger n°1 Marvin Hagler a pour lui de franches allures de dernière chance. Il n’est plus vraiment le boxeur qu’il était, mais jettera toutes ses forces dans cette dernière grande bataille.

Cet affrontement à l’ancienne en tout point remarquable, qui battit le record de spectateurs payants pour un combat sans titre mondial en jeu à Philadelphie, illustre parfaitement les différentes facettes du champion qu’est devenu Marvin Hagler à force de travail et d’abnégation. Puisqu’il a tout à perdre et que sa vitesse et sa technique l’avantagent, Marvelous Marvin évite la confrontation directe contre un Briscoe qui avance en permanence ; il tourne donc autour de lui, loin de l’image « Briscoesque » que laissera sa fin de carrière contre Hearns, Mugabi ou Leonard. La carrure supérieure du vétéran montre que Hagler était un poids moyen particulièrement athlétique, sans pour autant être imposant pour la catégorie. Preuve que son jeu défensif n’est pas infaillible, il est touché régulièrement par les lourds enchaînements de Briscoe sans en paraître éprouvé, et sa coupure à l’arcade au 3eme round montre qu’il a dû composer toute sa carrière avec un épiderme aussi fragile que son menton était un roc. Offensivement, il est aussi à l’aise à distance qu’à l’intérieur, en avançant qu’en reculant, et si l’on ne sent pas Briscoe susceptible de tomber sur un coup, tous les moments où « Bad » Bennie fait marche arrière témoignent du poids de ses frappes de faux gaucher. Hagler est aussi capable de transitions de fausse garde en droitier qui perturbent son adversaire… et qui fonctionneront moyennement face à un technicien du calibre de Ray Leonard. La décision des juges de 3, 5 et 6 points en faveur de Marvelous Marvin est peut-être un peu large, mais à l’image de l’ovation qu’il reçoit alors qu’il vient de battre une légende du cru, elle est un signe du respect que lui témoigne désormais ce temple de la boxe anglaise.

Pour Marvin Hagler, qui bouclera sa carrière sur un bilan de 62 victoires, 3 défaites et 2 nuls, dont 3 victoires et 2 défaites sur le ring du Spectrum, la conquête de Philadelphie aura finalement été plus délicate et piégeuse que celle du reste du monde. L’icône locale Bernard Hopkins cotoye aujourd’hui Marvelous Marvin au panthéon des poids moyens, tandis que le champion super-léger d’origine portoricaine Danny Garcia perpétue avec talent la tradition du boxeur de devoir made in Philadelphia au crochet gauche meurtrier. De quoi rendre un sacré hommage sportif à cette ville d’aimables anonymes en col bleu qui gagne décidément à être connue.

NB : Parmi les quelques victimes expiatoires qu’un Marvin Hagler au faîte de ses moyens pugilistiques expédia entre sa victoire sur Briscoe et son sacre face à Alan Minter, on trouve son premier vainqueur Bobby « Boogaloo » Watts, ainsi que Sugar Ray Seales, face auquel le divin chauve de Brockton restait sur un match nul. Avec ses 2eme et 3eme confrontations contre Willie Monroe, puis la revanche de son nul à venir contre Vito Antuofermo (jet de l’éponge, 4e), ces brefs combats montrent à quel point il ne faisait pas bon recroiser Marvelous Marvin après l’avoir privé d’une victoire… Le grand Ray Leonard n’a peut-être pas eu tort d’en rester là.

2 réflexions au sujet de « Un homme contre une ville : Marvelous Marvin Hagler vs Philadelphia (Partie 2) »

    • C’est facile à deviner : c’est mon boxeur préféré :) . Meilleur moyen de tous les temps, ça se débat avec Robinson, Monzon et Greb. Et son combat contre Leonard… disons que c’est un combat serré. Le seul scandale est le juge qui donne 118-110 à Leonard, pour le reste ça pouvait aller dans les deux sens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


5 + un =

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>