La mort lui va si bien

« Boxing is dead ». La sentence est devenue un sujet de plaisanterie récurrent outre-Atlantique parmi les fans du noble art. Prise au premier degré, elle est souvent le fait des nostalgiques qui regrettent les champions de leur jeunesse, et qui ont aujourd’hui l’âge de se souvenir des affrontements mythiques des Leonard, Hagler, Duran et Hearns, ou d’un Iron Mike Tyson au plus fort de sa brutale domination d’une catégorie reine devenue bien pâlotte sur la dernière décennie. Depuis une quinzaine d’années, elle est reprise avec conviction par les fans de Mixed Martial Arts, souvent bien plus jeunes que les nostalgiques, qui clament la ringardisation accélérée de la boxe face à ce concurrent plus neuf, plus lisible, plus excitant, forcément bien mieux adapté aux attentes du public des années 2010. Sans même entrer dans le détail des faits qui étaieraient ou infirmeraient l’avis de décès de la « Sweet Science », force est de constater qu’au pays de la boxe, le sujet est devenu une sorte de marronnier… tandis que ce sport a rarement affiché une santé économique plus étincelante, mais nous y reviendrons.

« La boxe est morte ». S’il y a débat aux Etats-Unis, en France, la question est tranchée. Voici quelques semaines sur l’Equipe 21, les invités de l’Equipe du soir évoquaient le championnat du monde des poids lourds entre Wladimir Klitschko et Alexander Povetkin. Le débat était certes relégué en fin d’émission, mais tout amateur de boxe pouvait se réjouir de ce rare temps d’exposition sur une chaîne de la TNT à rayonnement national. Je dois avouer que j’aime beaucoup l’Equipe du soir. Les intervenants font souvent partie des meilleurs journalistes sportifs français, et même s’ils sont essentiellement là pour parler football, ils ont pour la plupart une solide culture omnisports. Olivier Ménard les aiguillonne avec un talent certain pour obtenir des débats consistants, moins langue de bois qu’en version papier, et moins Café des sports que sur RMC. Et, c’est bien le but de l’émission, rares sont les sujets qui font consensus entre les 5 débatteurs. Sauf la boxe, justement. Entre inintérêt poli, critique – pantomime à l’appui – du style de Wlad Klitschko et conclusion définitive sur le thème du « de toutes façons, c’était mieux avant », le compte du noble art dans son ensemble fut réglé en moins d’un round par de bons spécialistes de la chose sportive. RIP.

C’est à peu près à ce moment-là que je me suis tâté le pouls. Etais-je aussi mort que la boxe elle-même, ou habitais-je une dimension parallèle, moi qui ai tendance à m’y passionner de plus en plus depuis ma France natale ? A la décharge de nos experts franco-français, supposément bien placés pour appréhender justement ce qui se passe sur la planète boxe, on ne peut pas dire que les médias nationaux raffolent de ce sport, qui a déserté les chaînes hertziennes depuis déjà un certain temps (qu’il est loin, le temps des vendredis soirs sur TF1 avec JP Lustyck…), ne fait pas l’objet d’une rubrique régulière dans le grand quotidien sportif du pays (pas un mot le lendemain de l’annonce de Mayweather-Alvarez ou de la mort d’Emile Griffith), ou passe de façon erratique sur Eurosport au niveau continental entre deux obscures compétitions de pieds-poings. Des rétrospectives passionnantes sont régulièrement diffusés sur ESPN Classic, et l’on peut saluer l’effort récent de BeInsport pour réinvestir le terrain des noctambules en mal de direct avec les US (que Canal + délaissait de manière de plus en plus ostensible), mais de tels programmes s’adressent à une niche d’irréductibles. La plupart des fans francophones se sont de toutes façons fait une raison depuis des années, ils vivent avec leur temps et vont chercher sur le web les articles, forums de discussions et streamings plus ou moins licites qui leur permettent de vivre leur passion et de se tenir un minimum au courant de l’actualité du noble art.

Est-ce à dire qu’en plus d’être perdus dans leurs souvenirs bénis des années 70-80, nos journalistes confirmés sont incapables d’aller surfer sur internet ? Ou seraient-ils surtout cocardiers, et frustrés du manque de résultats tricolores au plus haut niveau ? En dépit de la vigueur des scènes amateurs et néo-pros dans nos régions, l’état de la boxe professionnelle en France fait peine à voir. Les champions emblématiques des années 90 et 2000 ont raccroché les gants ou devraient sérieusement y songer, les promoteurs de l’époque ont baissé le pavillon, les jeunes talents qui veulent vivre de leur sport doivent courir le cacheton à l’étranger au risque de voir s’empiler les défaites par décision et s’éloigner les chances mondiales (voir l’article de JC Barès), et il est devenu à peu près aussi probable de voir de la boxe anglaise que du curling au programme d’une soirée au POPB. Le désastre annoncé de Jean-Marc Mormeck face à Wladimir Klitschko et le triste retour de Souleymane M’Baye, en plus de la défaite méritoire mais incontestable d’Hassan N’Dam face à Peter Quillin pour un titre en moyens, dessinent un bien triste bilan des récentes chances mondiales de nos professionnels. 4 fédérations majeures, 17 catégories de poids et pas une ceinture française. Le cercle vicieux entre naufrage économique, désintérêt médiatique et résultats sportifs en berne tourne à plein dans notre beau pays… mais pas ailleurs, et c’est bien là que le bât blesse plus cruellement encore.

Souvent évoqués comme les principaux motifs de la désaffection du grand public, le niveau de compétition médiocre dans la catégorie phare des poids lourds, et le défaut de lisibilité des multiples titres mondiaux sont les mêmes en France qu’aux Etats-Unis, ou plus près de chez nous en Grande-Bretagne et en Allemagne, autant de pays où la boxe se porte bien, merci. Et d’un point de vue strictement sportif, les affirmations à l’emporte-pièce sur la fin du noble art ne résistent pas à un minimum de suivi de l’actualité, fut-il superficiel. Pour ne prendre que l’année 2013, reconnaissons que l’on a vu des cadavres en nettement moins bonne forme que celui de la boxe anglaise, qui nous a proposé chaque mois des affiches alléchantes sur le papier, des grands noms au sommet de leur art, des surprises électrisantes et des candidats crédibles au titre de combat de l’année :

  • Au rayon superstars, Floyd Mayweather a effectué ses deux démonstrations les plus brillantes depuis des années, dont une face à un poids moyen naturel de plus de 10 ans son cadet, battant pour l’occasion le record de recettes (en guichet comme en pay per view) de l’histoire de la boxe anglaise. A 48 ans, l’éternel Bernard Hopkins a battu à deux reprises son propre record de longévité comme champion du monde de boxe anglaise contre des adversaires honnêtes à défaut d’être brillants (Tavoris Cloud, Karo Murat). Tandis que dans une catégorie des lourds certes loin de son apogée, et sans nécessairement électriser les foules, Wladimir Klitschko exerce désormais le 2eme règne le plus long de l’histoire derrière celui du mythique Joe Louis. Les critiques les plus acerbes du golgoth ukrainien devraient relire attentivement la liste des victimes de Mike Tyson (ou de Joe Louis, justement) avant de lui reprocher de n’avoir pas battu que des grands noms… reste que l’on ne verra jamais LE combat qui aurait importé le plus pour confirmer sa place exacte dans l’Histoire, le duel fratricide face à son aîné Vitali pour le titre unifié des lourds. A l’image de Floyd Mayweather et de Bernard Hopkins, Wladimir Klitschko est malgré tout promis au panthéon de son sport.

Floyd Mayweather vs Saul Alvarez :

  • Si « Money » Mayweather, Bernard Hopkins et les frères Klitschko se rapprochent lentement mais sûrement d’une date de péremption qui finira bien par arriver, la succession est déjà là. A commencer par un Saul Alvarez qui se remettra sans peine de la leçon du maître, et dont la popularité au Mexique est déjà immense. L’avenir appartient à Alvarez, qui devra continuer à progresser dans l’endurance et le jeu de jambes pour cimenter son palmarès et sa réputation, après une décision très serrée gagnée contre Austin Trout qui est la meilleure de sa carrière à date. De son côté, l’américain Tim Bradley compte désormais 30 victoires en autant de combats pros, et bien que son succès contesté de 2012 contre Manny Pacquiao ait laissé un goût amer aux (nombreux) fans du philippin, son étonnante capacité de survie à la guerre totale acceptée contre Ruslan Provodnikov en mars, et la maîtrise dont il fit preuve face au vieux briscard Juan Manuel Marquez le mois dernier lui donnent déjà un tableau de chasse de probable futur pensionnaire du Hall of fame (Marquez, Provodnikov, Pacquiao, Alexander, Casamayor, Abregu, Peterson, Holt, etc.). Ni gros puncheur, ni technicien virtuose, le « mini-Holyfield » de Californie ne sera jamais un boxeur immensément populaire, mais sa condition physique irréprochable, son courage et son intelligence tactique en font déjà un grand. Enfin, désormais coaché par Freddie Roach, Miguel Cotto a tiré un trait sur ses deux défaites serrées de 2012, et le succès du champion portoricain en 4 rounds contre le solide Delvin Rodriguez laisse penser qu’il constitue toujours une menace crédible au plus haut niveau (Alvarez ? Martinez ? Mayweather II ?)

Saul Alvarez vs Austin Trout :

Tim Bradley vs Ruslan Provodnikov :

Miguel Cotto vs Delvin Rodriguez :

  • Parmi les autres confirmations au très haut niveau, le champion super-léger Danny Garcia, auteur du combat parfait contre la terreur argentine Lucas Matthysse (on paiera cher pour le revoir après son démantèlement de Lamont Peterson et sa performance pleine de cojones face à Garcia), l’irritant mais talentueux Adrian Broner qui empila des titres dans une 2eme puis une 3eme catégorie de poids à 24 ans à peine (ne manquez pas son combat du 14 décembre contre Marcos Maidana), l’équarisseur kazakh au sourire d’ange Gennady Golovkin, dont la destruction du dur au mal Matthew Macklin fait le favori pour la succession de Sergio Martinez au sommet des poids moyens (article à venir, promis), le très complet futur super-plume Mikey Garcia, qui a éparpillé façon puzzle Juan-Manuel Lopez, le double médaillé olympique Vasyl Lomachenko, vainqueur par KO au 4eme round d’un des 10 à 15 meilleurs professionnels de sa catégorie, et promis à un championnat du monde des poids plumes dès son 2eme combat, ou la terrible paire de puncheurs que forment Adonis Stevenson et Sergey Kovalev, dont la collision à venir pour la suprématie en mi-lourds semble aussi inévitable qu’alléchante, et que Bernard Hopkins serait bien avisé d’esquiver tant qu’il en est encore temps…

Lucas Matthysse vs Lamont Peterson :

Danny Garcia vs Lucas Matthysse :

Adrien Broner vs Antonio de Marco :

Mikey Garcia vs Juanma Lopez (KO) :

Vasyl Lomachenko vs José Luis Ramirez :

Nathan Cleverly vs Sergey Kovalev :

  • La véritable démonstration technique du virtuose cubain des super-coqs Guillermo Rigondeaux, vainqueur de 11 rounds sur 12 contre le redouté Nonito Donaire, souvent cité parmi les 5 meilleurs boxeurs du moment et qui partait favori, mérite une mention spéciale. Peu d’observateurs attendaient une telle domination, et si les surprises font traditionnellement le sel du noble art on peut affirmer que 2013 restera comme un très bon cru, avec l’oblitération du n°1 des mi-lourds Chad Dawson en moins d’un round face à Adonis Stevenson, les deux déraillements de l’espoir anglais David Price face au vétéran des lourds Tony Thompson, et surtout le succès éclair du valeureux Jhonny Gonzalez face à l’étoile montante Abner Mares pour le titre officieux de meilleur poids plume du moment. Pour en revenir à Rigondeaux, l’annonce du retour programmé des boxeurs cubains sur la scène professionnelle est aussi l’une des meilleures nouvelles que pouvaient attendre les amoureux du noble art.

Guillermo Rigondeaux vs Nonito Donaire :

Chad Dawson vs Adonis Stevenson :

Jhonny Gonzalez vs Abner Mares :

  • En plus des surprises de taille, une très bonne année de boxe doit compter une flopée de pugilats mémorables, et là encore les amateurs ont été servis. Deux hommes se sont particulièrement illustrés avec chacun une victoire et une défaite épiques : le super-léger Mike Alvarado, qui obtint aux points sa revanche face à Brandon Rios avant d’être sauvé par ses hommes de coin contre Ruslan Provodnikov, et justement Provodnikov lui-même, qui fut bien proche d’envoyer Tim Bradley en soins intensifs lors de la décision perdue de justesse en mars. Citons aussi la revanche de Carl Froch face à Mikkel Kessler, qui fit chavirer une O2 Arena londonienne archicomble, ou le règlement de comptes à Carson City où Marcos Maidana fit une entrée fracassante chez les welters au terme de 5 rounds très intenses contre Josesito « Always goes out on his shield » Lopez. Sans oublier les 2 knockdowns subis par le lourd-léger Kristof Wlodarczyk avant qu’il n’impose sa loi au rude Rakhim Chakhiev, un poil trop peu comptable de ses efforts pour l’occasion. Les juges de The Ring auront l’embarras du choix à l’heure d’élire le combat de l’année…

Mike Alvarado vs Brandon Rios II :

Mike Alvarado vs Ruslan Provodnikov :

Marcos Maidana vs Josesito Lopez :

Carl Froch vs Mikkel Kessler II :

Kristof Wlodarczyk vs Rakhim Chakhiev :

  • … d’autant plus que 2013 n’est pas finie, avec notamment les rentrées des stars Manny Pacquiao et André Ward, sans compter les nouvelles apparitions des sus-nommés Adrien Broner, Guillermo Rigondeaux, Carl Froch, Mikey Garcia, Sergey Kovalev, Adonis Stevenson et Gennady Golovkin. Ce dernier sera confronté ce week-end à Curtis Stevens pour un duel de puncheurs qui sent la poudre, et ne devrait pas excéder les 10 minutes de combat.

Les nostalgiques français du noble art gagneraient à lever le nez de leurs souvenirs d’ados qui jaunissent ou d’une scène locale franchement grisâtre à l’heure qu’il est : une actualité pugilistique mondiale incroyablement riche est à portée de clics. La boxe anglaise est depuis 150 ans un sport magique, mélange de dramaturgie et d’exigence poussées bien plus loin que dans la plupart des autres disciplines, et le restera longtemps après Joe Louis, Marcel Cerdan, Muhammad Ali, Jean-Claude Bouttier, Ray Leonard ou Fabrice Tiozzo. La qualité athlétique des boxeurs ne cesse d’augmenter, et le rayonnement actuel de ce sport dans ses places fortes (Etats-Unis, Amérique Latine, Europe du Nord) comme son élargissement progressif vers l’Orient, en termes sportifs autant qu’économiques, sont les garanties de sa pérennité. Rien ne dit qu’un intérêt renouvelé pour la boxe anglaise professionnelle de la part des journalistes sportifs français les plus renommés changerait quoi que ce soit au marasme de ce sport dans notre pays. Mais il est à peu près certain que proclamer sans cesse sa mort d’un ton blasé ne l’aidera en rien à ressusciter en France… alors qu’elle a rarement été moins morte ailleurs.

Une réflexion au sujet de « La mort lui va si bien »

  1. Merci beaucoup pour cet article qui est très bien écrit et digne d’être lue pour les fans de sport en général qui ont oublié qu’un temps en france , la boxe était considérée comme étant le sport roi . Il faudrait en France plus de gens comme vous pour relater les faits de ce magnifique sport .

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