La boxe, la pute

Avis aux footeux qui peinent à supporter le moindre embryon de décision arbitrale défavorable : imaginez un sport où ce sont des juges qui décident littéralement du résultat final. Et peuvent se planter à trois, sincèrement ou pas, parfois plusieurs fois dans une même soirée. Ce qu’il faut savoir accepter, d’ailleurs, pour toutes les fois où son propre poulain aura pu s’en sortir avantageusement. Même si l’effort et les sacrifices en jeu sont sans commune mesure avec ceux des joueurs de balle au pied.

Ça aide à relativiser.

Gardons-nous de parler de vols caractérisés en ce qui concerne la soirée HBO du 19 mars au Madison Square Garden. Il faut le reconnaître : tout lieu commun pris par ailleurs, un vrai vol reste rare en boxe, et la règle d’or en la matière est qu’un combat serré ne saurait par essence être une truanderie démontrable. Question de logique. Reste que les deux main events donnèrent lieu à deux décisions plus ou moins contrariantes selon les points de vue. Selon votre serviteur, elles le furent assez pour chatouiller le justicier masqué qui sommeille en lui. Pour résumer : deux grands champions invaincus à l’affiche, l’un battu alors qu’il accomplit ce qu’il fallait pour l’emporter, l’autre vainqueur alors que son adversaire fit précisément ce qu’il devait pour créer la surprise.

Evoquons tout d’abord celui qui était jusqu’à hier soir largement considéré comme le meilleur boxeur actuel toutes catégories confondues : le champion nicaraguayen Roman « Chocolatito » Gonzalez, grand technicien offensif déjà titré en pailles, mi-mouches et mouches, opposé à l’improbable challenger Srikaset Sor Rungvigai. Du haut de son palmarès de 46 victoires en autant de combats professionnels, le tenant du titre WBC des super-mouches pouvait voir venir. A peine devait-on se rappeler la difficulté avec laquelle Gonzalez conquit en septembre dernier cette ceinture mondiale dans une quatrième catégorie face au mexicain Carlos Cuadras : si ses indéniables qualités pugilistiques le firent prévaloir par décision unanime, il finit le combat clairement marqué par un adversaire visiblement plus costaud.

Le fait est qu’à l’issue du premier round, un fan français pouvait clairement se remémorer le mythique Monshipour – Sitchatchawal, combat de l’année 2006 pour The Ring : un challenger thaïlandais gaucher et méconnu envoyant d’entrée de jeu au tapis le tenant du titre. Le ralenti révéla qu’il s’agissait autant d’un coup de boule, fréquent en cas d’opposition droitier contre fausse garde, qu’un vrai avantage acquis à la force des poings (en l’occurence, une droite au coeur). Pire encore, d’autres chocs de tête contribuèrent à faire ostensiblement saigner le champion dès le troisième round. Il fallait se rendre à l’évidence : Gonzalez était bien mal parti pour conserver son invincibilité.

Le reste du combat fut de toute beauté : deux lapins Duracell décidés à en découdre dans une cabine téléphonique, avec une fréquence et une intensité insensées. Où l’on vit le champion, le visage en sang et clairement desservi par un net déficit en carrure et en allonge – oui, cela arrive même à 52 kg -, reprendre progressivement la main à force de travail en combinaisons et de constants changements d’appuis pour s’ouvrir des angles dans l’affrontement de près. Srikaset, bien que très axial dans ses déplacements et frustre dans sa palette de coups, eut alors le grand mérite de ne rien lâcher.

L’étonnante victoire par décision qu’il emporta à la majorité, à l’issue d’un candidat légitime au titre de Fight of the year, n’est certes pas scandaleuse. Mais elle impose un premier revers à un très grand champion admirable dans des circonstances cauchemardesques, et qui aurait sans doute pu revendiquer la victoire. Celle-ci n’aurait d’ailleurs pas été moins nette que son succès contesté de 2012 contre Juan Estrada. Roman Gonzalez doit ainsi renoncer à son ambition de surpasser Rocky Marciano et Floyd Mayweather Jr., et leurs palmarès légendaires de 49 victoires en autant de combats professionnels. Ce qui est bien cher payé. Une conclusion s’impose : Roman Gonzalez n’a aucun intérêt à défier le jeune champion japonais WBO de la catégorie Naoya Inoue, surnommé à juste titre « The Monster » pour son gabarit spectaculaire chez les 115 livres. Malgré tout son talent, « Chocolatito » ne sera jamais un vrai poids super-mouche.

Gennady « GGG » Golovkin était l’autre champion invaincu de sortie hier soir, opposé au « Miracle man » américain Danny Jacobs pour une grosse moitié des titres mondiaux délivrés en poids moyens. Souvent américains, les détracteurs de GGG avançaient – légitimement – le fait que l’essentiel de son palmarès de 36 victoires en autant de combats professionnels, dont 33 avant la limite, avait été construit face à des adversaires de second ou troisième rang. Ce à quoi les fans de l’équarrisseur kazakh avaient beau jeu de rétorquer que les autres cadors de la catégorie l’évitaient comme la peste. Premier challenger de classe mondiale pour Golovkin, le new-yorkais Danny Jacobs pouvait se prévaloir d’un punch comparable à celui de son adversaire et d’un succès en à peine 1 minute 30 sur l’ancien titulaire de la ceinture WBA Peter Quillin (un titre acquis face à notre Hassan NDam national), en plus de l’avantage du terrain dans l’antre mythique du Madison Square Garden.

Le « Miracle Man » Jacobs, ainsi surnommé pour avoir triomphé d’un rare cancer des os, avait annoncé vouloir faire parler la poudre d’entrée. Ce qui s’avéra bien vite être un vrai coup d’intox, tant le début du combat fut tactique et tendu. Il fut rapidement évident que Jacobs faisait tout pour dérégler subtilement la machine kazakhe, fameuse pour son approche méthodique consistant à couper le ring pour obliger son adversaire à passer quelques secondes de trop dans l’axe, et encaisser ainsi des séries d’une rare violence. Léger sur ses jambes, Jacobs se désaxait, utilisait des feintes et des changements de garde, alternait le travail au corps et à la face mais aussi les postures offensive et défensive, le tout pour plonger l’adversaire dans un abîme de perplexité et l’empêcher de régler la mire.

Si l’américain visita le tapis au quatrième round, surpris par une courte droite sans dégâts structurels, force est de constater que ses choix tactiques, combinés à une préparation physique de très haut niveau, lui permirent de prendre clairement la main vers la mi-combat. Incapable de placer son bras arrière, Golovkin dut quasiment s’en remettre à son seul gauche pour donner le change, tandis que Jacobs usait de son avantage d’allonge pour doubler son jab et marquer les enchaînements les plus nets. Je dois reconnaître que, convaincu de l’immense probabilité d’un succès avant la limite au vu du pedigree des deux bestiaux, je m’étais abstenu d’un pointage round par round. Mal m’en prit : cas inédit parmi les 18 championnats du monde de Golovkin, ce combat alla au terme de sa 12eme et dernière reprise.

Rappelons ici à quel point le travail des juges est fondamentalement ingrat, que la boxe vue du bord du ring n’est pas rigoureusement superposable à sa version télévisée, et que chaque fan, fut-il bon connaisseur des règles dérivées du Marquis de Queensbury, a sa propre interprétation de ce que sont les critères de l’efficacité offensive, de l’agressivité, de la défense et de la domination tactique. Mais le langage du corps des deux protagonistes, par ailleurs infiniment respectueux l’un de l’autre avant et après le combat, révélait bien un GGG aussi perplexe que Jacobs était extatique dans l’attente de la décision. Or Golovkin fut bien déclaré vainqueur à l’unanimité, 115-112 pour deux juges (soit sept rounds à cinq et un knockdown) et 114-113 pour le troisième.

Des scores qui restent dans une marge d’erreur raisonnable, et préviennent toute dénonciation d’une machination grossière dans un sport qui en connut certes un certain nombre. Tout au plus peut-on pointer l’intérêt économique manifeste du promoteur et du diffuseur de Golovkin à préserver son invincibilité avant de négocier un superfight face au champion linéal des moyens Saul « Canelo » Alvarez, ainsi que la tendance contemporaine à surnoter le boxeur qui avance agressivement sur son adversaire au détriment des autres critères de notation, dont le représentant le plus emblématique est le scoreur officiel de HBO Harold Lederman.

De quoi alimenter une rancœur légitime dans l’équipe de Danny Jacobs, auteur du combat de sa vie et qui ne devrait pas rester longtemps à 160 livres vu la terrible déshydratation à laquelle il dut s’astreindre pour la pesée, même si les défis qui s’annoncent en super-moyens seront moins lucratifs. Ainsi qu’une vraie frustration chez l’auteur de ces lignes, qui dut subir deux décisions au goût amer dans une même – belle – soirée de boxe : un grand champion privé de ses titres malgré un effort qui toucha au sublime dans l’adversité, alors que l’autre champion conserva ses ceintures après avoir subi un combat qui ne fut jamais complètement le sien.

Ca nous arrive à tous : qu’il me soit permis d’exprimer le dépit du fan de boxe contrarié par deux décisions de suite au coeur de la nuit de samedi à dimanche. La boxe, la pute. Tout en restant le plus beau des sports.

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