Un immense champion s’en va… bon débarras ?

Floyd Mayweather Jr a enregistré comme prévu un 49eme succès en autant de combats professionnels contre le vaillant mais limité américain d’origine haïtienne André Berto, à qui l’on peut donner de zéro à trois rounds, ce que reflètent bien les scores des juges. Sauf accident industriel, il était a priori assez improbable de voir Floyd concéder une première défaite en carrière contre un adversaire qui varie aussi peu ses approches et boxe seulement sur deux coups différents. Comme souvent avec Money, on était plus proche d’une séance de sparring intense que d’un combat dont la vie des protagonistes aurait dépendu, impression renforcée par le fait qu’il s’abîma la main gauche aux deux tiers de l’affrontement et allégea sans doute la note en conséquence. Souverain à toutes les distances, le maestro construisit son succès en s’appuyant prioritairement sur l’arme de son arsenal la plus adaptée à la situation, en l’occurrence un jab au corps qui priva progressivement Berto d’une part importante de son punch et de sa vitesse de déplacement, s’il était encore besoin de réduire un suspense déjà bien faible sur le papier.

Mayweather a confirmé lors de son interview de fin de combat qu’il ne reboxerait plus, à la fois parce qu’il a déjà amassé 700 millions de dollars en carrière et qu’il veut s’occuper de sa famille sans subir une déchéance physique accélérée, à l’inverse son oncle et coach Roger. La circonspection est de mise compte tenu de l’appât du gain démesuré du bonhomme, de la marge qu’il conserve sur la concurrence et du fait qu’un palmarès à 50 victoires et aucune défaite le placerait devant l’icône Rocky Marciano. Je mettrais personnellement une piécette sur un retour en fanfare en mai ou septembre 2016, savamment orchestré à coups de trash talking et de storytelling expert autour du champion-retraité-mais-à-qui-son-sport-manque-tellement-et-qui-revient-pour-un-dernier-défi.

On pense à une revanche contre un Manny Pacquiao à 100% de ses capacités, ou à la ceinture d’une 6eme catégorie à ravir au futur vainqueur du superfight de novembre entre Saul Alvarez et Miguel Cotto pour le titre linéal des poids moyens. Trois hommes déjà vaincus par Mayweather, et qui garantiraient une audience assez large pour envisager un retour des grandes affiches sur les principaux networks américains 29 ans après Hagler-Leonard, ce qui pourrait bien être le projet du nouveau manager de Floyd Al Haymon.

Il faudra donc être prudent avant de le considérer retraité pour de bon – le bougre avait déjà fait le coup en 2008 – et discuter de sa place dans l’histoire de la boxe anglaise et de son héritage. Les faits étant têtus, il sera compliqué de le classer ailleurs que dans les 10 plus grands de tous les temps, que l’on aime ou pas le style économe d’escrimeur virevoltant qu’il adopta depuis environ 10 ans à l’apparition des premiers signes de fragilité de ses mains. A ceux qui ne raffolent pas de sa dernière série de victoires aux points, rappelons que Floyd fut à ses débuts un puncheur redoutable d’efficacité, dont le premier coup d’éclat au niveau mondial il y a près de 15 ans fut le démantèlement de l’autre espoir américain invaincu Diego Corrales pour la défense du titre WBC des super-plumes, déjà au MGM Grand de Las Vegas. Ce fut la première fois que je voyais l’animal en direct live, pour ce qui constitua peut-être la démonstration la plus implacable de sa carrière :

On peut légitimement détester le personnage arrogant que Money s’est construit à dessein ou son parcours jalonné de violences faites aux femmes, on peut aussi déplorer le caractère clinique, froid et répétitif de ses démonstrations sur le ring, mais il faudrait être aveuglé par la mauvaise foi pour réfuter le pedigree des adversaires vaincus (on parle de 26 succès en championnats du monde et 26 contre d’actuels ou anciens détenteurs d’une ceinture), l’excellence de sa technique si particulière et de qualités physiques supérieurement entretenues, l’adaptabilité tactique hors-norme et la remarquable longévité du bonhomme.

Au-delà d’un mérite sportif difficilement contestable, il reste possible malgré tout de reprocher à Floyd d’avoir progressivement cristallisé l’essentiel des débats sur la scène pugilistique actuelle autour de sa personnalité clivante, de son invincibilité au fil des ans, des montants délirants brassés à chacune de ses sorties et de ses prétentions affichées à la distinction de meilleur boxeur de l’histoire, au risque de susciter une certaine lassitude, voire la sous-estimation de beaucoup d’autres boxeurs talentueux parmi ses contemporains… mais ce reproche concerne tout autant des chroniqueurs souvent en manque d’imagination, et jusqu’au présent blog. Réjouissons-nous donc de la fin prochaine de cette obsession, qui devrait contribuer à l’émergence de nouvelles têtes d’affiche de styles et de personnalités bien différentes de celles de Pretty Boy Floyd et de ses rivaux pré-retraités Manny Pacquiao et Miguel Cotto. Dans la boxe mondialisée des années 2010, on pense à la confirmation des Saul Alvarez, Gennady Golovkin, Roman Gonzalez, Carl Frampton, André Ward, Terence Crawford, Nicholas Walters ou Naoya Inoue, et à l’émergence des Vasyl Lomachenko, Anthony Joshua, Felix Verdejo, Viktor Posol, Jermall Charlo, Dmitry Kudryashov, Rances Barthelemy, Artur Beterbiev… Une liste aussi longue que passionnante, de laquelle on prendra grand soin d’écarter Adrian Broner.

Que l’on adule ou que l’on haïsse Money Mayweather, gageons que beaucoup de ses détracteurs de 2015 exaspéreront bientôt les générations futures en soutenant mordicus que l’on ne reverra jamais plus un boxeur de sa trempe. Et ils auront presque raison, jusqu’à l’émergence du suivant. Plutôt que de s’employer aujourd’hui à tenter de minimiser le palmarès sportif du bonhomme via des arguments d’une solidité approximative (Castillo aurait mérité la décision lors de leur premier affrontement, Floyd aurait évité Paul Williams et Tony Margarito, Marquez était trop petit, Canelo trop jeune, Pacquiao, Mosley et de la Hoya trop vieux, etc.), ils feraient mieux de gagner un temps précieux en acceptant avec l’auteur de ces lignes de rendre à Floyd Mayweather Jr un hommage en forme d’apparent paradoxe : « Bon débarras, un immense champion s’en va ». L’épitaphe pourra resservir en l’état quand il aura acquis sa 50eme victoire et entrera pour de bon au panthéon de son sport.

NB : Parce qu’il n’y a justement pas que Mayweather dans l’actualité du noble art, à ceux qui préfèrent la boxe comme on aime les pieds-paquets (avec la dose idoine de tripes et – potentiellement – de sauce tomate), on recommandera chaudement à la même affiche la revanche entre Roman « Rocky » Martinez et Orlando Salido pour le titre WBO des super plumes. Si l’on excepte une décision finale aussi douteuse que frustrante pour l’un des deux hommes (autant vous laisser le découvrir dans les conditions du direct), la furieuse peignée à laquelle on assista ne déparerait pas au classement des meilleurs combats dans la rivalité pugilistique entre Mexique et Puerto Rico. L’affrontement serré comme un poing pour le titre WBC des super-moyens entre le suédois Badou Jack et l’anglais George Groves vaut lui aussi le coup d’oeil.

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