S’il ne devait en rester que 10…

Ami(e)s du noble art, bonsoir.

Quand il s’intéresse de longue date à un sport, l’amateur qui se souhaite éclairé est forcément amené à se poser la question qui tue : c’était qui, le plus grand ?

Merckx ou Hinault ? Pelé ou Maradona ? Jordan ou Chamberlain ? Federer ou Laver ? Le lion ou le rhinocéros ?

La boxe a cela de plus simple qu’un sport collectif que tout le monde y occupe le même poste : en face de l’autre gars, à le cogner tout en espérant moins en prendre que lui. Le palmarès d’un boxeur dépend certes de l’entraîneur, mais pas de ses coéquipiers : en boxe, Bernard Diomède gagnerait difficilement la Coupe du Monde. De plus, même si la préparation des boxeurs a beaucoup évolué, la technique a elle modérément progressé, et de vieux styles refont régulièrement leur apparition sur le ring. Notons toutefois une tendance à la baisse de la fréquence des coups donnés depuis les années 80 dans les catégories les plus lourdes, ce que l’on peut évidemment déplorer, ainsi que le déclin généralisé des obscurs travaux au corps et dans le clinch. Certains boxeurs seraient aussi plus comptables de leurs efforts, en tout cas à la salle, ce qui est un avis exprimé assez fréquemment, et va de paire avec une pénurie de bons entraîneurs.

Quatre dimensions rendent malgré tout ce petit jeu très, très compliqué :

1) Les catégories : pas si évident de comparer des mecs de poids très différents. Un lourd n’a pas besoin des mêmes qualités qu’un coq. Il gagne par nature plus souvent par KO si l’on considère que la puissance augmente plus vite que la résistance des muscles du cou à chaque kilo pris, frappe moins, et se déplace moins bien. Comment comparer justement les deux, la question est épineuse : pondérer la gloire que valut à Joe Louis un règne d’une longueur insensée dans la catégorie reine des lourds, assise sur un punch sans guère d’équivalent dans l’histoire, et la domination technique incomparable d’un Willie Pep en poids plumes n’est pas chose aisée. Les deux hommes sont alternativement favorisés par les experts dans leurs classements.

2) La valeur respective des différents palmarès : on a peu de traces filmées des boxeurs des années 30 et antérieures. Si l’on considère que la version moderne de la boxe date de 1867 avec l’adoption des règles du Marquis de Queensbury, il y a bien 70 ans dans l’histoire dont les champions restent méconnus, hors palmarès et littérature. Si l’on ajoute au problème le fait que la boxe était par le passé encore plus corrompue qu’elle ne l’est aujourd’hui, que des boxeurs de renom étaient régulièrement payés pour s’allonger, et que les athlètes combattaient autrement plus souvent pour s’assurer un revenu décent … il faut éviter de se laisser berner par un palmarès monstrueux sur le papier, et inversement ne pas reprocher trop de défaites à un boxeur qui a perdu 30 fois sur 180 alors que les carrières d’aujourd’hui durent une cinquantaine de combats, sur une période de temps moins longue. Enfin, la tendance actuelle est à la dureté vis-à-vis des boxeurs récents : on pardonne plus facilement les défaites de fin de carrière aux anciens – tel Ali perdant son dernier combat face à Trevor Berbick, lui-même entré dans l’histoire pour avoir tenu une poignée de minutes face à un Mike Tyson en passe de décrocher sa première ceinture mondiale – qu’aux modernes, à l’image d’un Roy Jones désormais régulièrement considéré comme surcoté pour avoir enchaîné les défaites depuis 2006, lui qui domina son sport pendant plus d’une décennie…

3) La concurrence croissante d’autres sports
: comparer des époques nécessite aussi d’intégrer le paramètre de la densité : la boxe attire-t-elle toujours autant d’athlètes doués, ou bien ceux-ci s’orientent-ils davantage vers des sports moins exigeants ? Le débat est vif en ce qui concerne les poids lourds américains d’aujourd’hui : on déplore souvent un manque général de vrais talents dans la catégorie, compte tenu de la concurrence de plus en plus importante de sports physiquement moins durs, tout en étant devenus plus lucratifs. Par exemple, il est permis de supposer que le basket et le football américain drainent beaucoup des grands gabarits présentant des qualités de puissance, vitesse et coordination qui auraient fait d’eux des boxeurs remarquables. Ce qui serait à l’origine d’un appauvrissement du niveau général de la boxe des années 2000-2010, notamment dans les catégories de poids les plus élevées, un phénomène lui-même contrebalancé par la globalisation croissante de la boxe (lourds d’ex-URSS, légers d’Asie du Sud-Est et du Mexique, …), et l’émergence de champions de pays en développement sans cesse plus nombreux, tel l’emblématique philippin Manny Pacquiao. On peut enfin attribuer à ce phénomène de concurrence l’appauvrissement de l’indispensable classe des « journeymen », les boxeurs de devoir et de métier dont le travail consiste notamment à donner de bonnes répliques à des boxeurs en devenir. Nombreux sont les historiens qui déplorent la faiblesse croissante des combats de préparation des meilleurs champions d’aujourd’hui, qui leur permet d’arriver au plus haut niveau sans avoir eu à compléter et affiner leur technique pour battre des hommes durs et expérimentés.

4) Les progrès réalisés dans la préparation athlétique et la nutrition
: l’évolution des conditions sanitaires et nutritionnelles depuis le début du 20e siècle a largement contribué à l’augmentation des gabarits. Ce n’est certes pas un hasard si la limite des poids lourds a été montée progressivement à plus de 90 kg, et si la création d’une catégorie des super-lourds est aujourd’hui en discussion dans les fédérations majeures. Des colosses comme Luis Firpo dans les années 20 ou George Foreman dans les années 70 passeraient inaperçus dans une catégorie des poids lourds désormais dominée par les monumentaux frères Klitschko. Il faut de plus noter les modifications des règles de la pesée : celle-ci a désormais lieu la veille du combat, ce qui permet à un boxeur de regagner en 24 heures une bonne dizaine de livres perdues en déshydratation, voire plus. Le poids habituel de Manny Pacquiao le soir de ses combats a fort peu changé depuis 5-10 ans, alors qu’il est monté dans le même temps de plusieurs catégories (rappelons qu’il commença sa carrière autour de 115 livres en poids mouche, et boxe désormais en welter à 147 livres). La conséquence directe de ces phénomènes est l’impression visuelle laissée par les comparaisons d’époques : à catégorie égale, les hommes semblent aujourd’hui plus grands et plus musculeux. Ce qui pourrait expliquer qu’un Bernard Hopkins, spécialiste de la perte de poids avant un combat (ou « weight-cutting »), puisse avoir un avantage d’une bonne quinzaine de livres sur le Sugar Ray Robinson des années 50 en montant sur le ring pour une confrontation à la limite des moyens. Soit une chance significative de l’emporter avant même que commence le combat… Battre Robinson dans ces conditions ferait-il de Hopkins un plus grand boxeur dans l’absolu ? Il est permis d’en douter.

Ces nuances étant posées, sur quels critères objectifs juger les champions d’époques différentes ?

1) La technique : variété, précision, efficacité, garde, esquive, déplacement. Apparemment facile à évaluer, puisqu’il n’y qu’à regarder. Enfin, quand on a de quoi, et que l’on a une petite idée de l’évolution de la technique au fil des décennies. Certains champions, tel Jack Dempsey ou Jake LaMotta, semblent mal dégrossis au regard des standards des années 2010, avec leur garde très ramassée. Il faut malgré tout prêter attention à tous les détails de leur positionnement, au peu d’angles d’attaque laissés à l’adversaire, à leur mobilité sur un petit périmètre, qui reste remarquable même s’ils n’ont pas en apparence la même mobilité que les meilleurs d’aujourd’hui, au timing de leurs contres, souvent excellent, à la meilleure qualité de leur travail dans le clinch que celui de la plupart des champions d’aujourd’hui, etc.

2) Le physique
: force, punch, vitesse de bras et de jambes, endurance, résistance, menton (résistance sur un coup), coordination, souplesse. Pas le plus dur à noter. Il faut malgré tout bien savoir cibler son regard. Il est couramment acquis qu’un Thomas Hearns avait comme principal défaut un menton en cristal. C’est vrai… et c’est faux. Hearns pouvait certes subir un KO clair sur un coup (Barkley), mais si Hagler et Leonard l’ont fini dans des combats serrés, ce fut avant tout lié à son état de fatigue (Hearns mettait un poids incroyable dans ses longs bras sur toutes ses frappes) ainsi qu’à ses limites techniques dans les accrochages : en gros, ses difficultés à se saisir ou se protéger d’un adversaire en train de lui faire mal.

3) La tronche : volonté, courage, inconscience parfois. Et le fait d’en découdre avec tous les adversaires potentiellement dangereux de son époque. En bref, les gonades. Facile à évaluer chez celui qui mise tout dessus, plus difficile à capter chez le pur talent. Si Vitali Klitshko, incontestable n°2 mondial chez les poids lourds d’aujourd’hui, a abandonné en fin de 9e round un combat largement mené aux points contre Chris Byrd – alors que ce dernier avait peu de chances de lui faire beaucoup de mal dans les 9 minutes restantes – pour une déchirure à l’épaule, c’est peut-être qu’il est moins bien pourvu en « tronche » qu’un Ali tenant jusqu’à la fin du 15e lors de son premier combat face à Ken Norton… malgré une mâchoire fracturée en début de combat. On retient beaucoup d’Ali la vitesse et la technique, mais Dieu sait qu’il avait un courage à la hauteur de son talent.

4) L’intelligence : tactique, observation, adaptabilité. La capacité à imposer son propre rythme et son propre style, à bâtir le combat le plus adapté au profil de son adversaire, et à changer de registre quand tout ne se passe pas comme prévu. Facile à voir sur le papier, plus dur à vérifier dans les faits. Les juges se plantent souvent là-dessus, or ce facteur est décisif pour noter l’un des 4 critères qui déterminent l’attribution d’un round (le « ring generalship », les 3 autres étant « clean punching », « effective agressiveness », et « defense »). Un bagarreur comme Duran qui parvient à couper la route à Sugar Ray Leonard lors de leur 1ère confrontation pour imposer le combat de près fait preuve d’un grand « ring generalship », tout comme le même Leonard gagne le duel de l’intelligence face à Marvin Hagler en imposant ses déplacements et son esquive.

5) Le palmarès : ratio victoires/défaites, catégorie(s), longévité au plus haut niveau. Critère essentiel et facile à lire, très largement infléchi par le suivant.

6) La qualité de l’opposition : des champions ont régné sur des époques faibles de leur catégorie, d’autres ont été protégés toute leur carrière de certains challengers trop dangereux, d’autres encore ont certes plus perdu que certains, mais en ne refusant aucun défi proposé. Des champions ont beaucoup capitalisé sur leur capacité à perdre beaucoup de poids et en regagner entre la pesée et le combat, se donnant ainsi un gros avantage sur des adversaires naturellement plus légers. Certaines victoires de prestige ont été obtenues sur des hommes dont le déclin était largement entamé. Le Joe Louis battu par Max Schmeling était autrement plus dangereux que celui dominé 15 ans plus tard par Rocky Marciano. Des boxeurs qui ont beaucoup plus connu la défaite que d’autres peuvent ainsi mériter un meilleur classement. Critère le plus difficile à apprécier justement, et donnant lieu à des discussions aussi interminables que passionnantes.

Il résulte de la grande variété des critères de jugement et des difficultés inhérentes à la boxe et à son histoire que la comparaison universelle des boxeurs de toutes les époques (les américains disent « all-time pound-for-pound list », littéralement : « les meilleurs au kilo de tous les temps ») est un exercice périlleux. Parfois bizarre, parce qu’un type peut objectivement mériter un meilleur classement que celui d’un gars qui l’a battu. Et injuste, avec ça. Parce que des grands champions, il y en a une palanquée. 10 est un nombre ridiculement bas. Comment représenter toutes les époques, tous les pays, toutes les catégories ? N’importe quel Top 10 d’un connaisseur reconnu fait hurler certains des autres, et c’est bien le jeu.

Cela étant dit, je vous propose de vous donner le mien (je m’adresse ici aux 3 lecteurs réguliers de ce blog). En commençant par le n°10 et en essayant de faire un topo suffisamment complet et illustré, tout en faisant en sorte d’éviter que ça me coûte mon taf’.

Une précision s’impose : d’abord, pas de boxeur actuellement en activité, parce que tout peut encore bouger. Si Manny Pacquiao infirme son apparent déclin, si Mayweather poursuit sa série d’invincibilité jusqu’aux moyens… le classement des deux boxeurs actuels les plus susceptibles d’appartenir à cette liste peut encore bouger. De toutes façons, aujourd’hui, il serait difficile de les y placer.

N°10 à suivre, donc …

3 réflexions au sujet de « S’il ne devait en rester que 10… »

  1. Excellent boulot, sincèrement j ai rarement vu une telle profusion de détails, d info, et de finesse technique que sur ce site.

    La plume, y est pour bcp, les faits sont les faits, mais il y a l art de raconter, et même si bcp de site ont réussi a me blasé par la « standardisation » dont ils font preuves (même info, point de vue lambda sans nuance etc), j ai l oeil qui brille à nouveau en lisant vos articles.

    Merci pour tout, continuez ainsi , les amoureux du noble art ou du combat ds le sens plus large, sauront vous retrouvé.

    Pour ma part je vais me faire un plaisir de partager vos articles sur les différents forum que je fréquente, et ils feront des heureux je peux vs l assuré.

    Ps: je ne m enflamme pas, je sais reconnaître l excellence d un boulot pareil. Merci.

    Un nouveau fan du site

    • Merci beaucoup ! C’est toujours un plaisir.

      Je ne fais pas d’illusions sur la popularité de ce sport en France, même s’il y a petit regain d’intérêt depuis les JO et que certains diffuseurs reprennent confiance.

      Cela dit il y aura toujours un petit noyau de fans, et des histoires qui valent la peine d’être racontées. Je me fais plaisir. Si c’est communicable à un ou deux autres passionnés, c’est encore mieux.

      N’hésitez pas à commenter – voire à discuter – le contenu des articles. Il sont là pour ça !

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