Beauté du geste

La boxe inspire plus d’écrivains que le football ou le croquet. Ce qui tombe assez bien, en ce qui me concerne. En langue française, c’est plus rare. Et quand paraît le livre d’un copain consacré au noble art, c’est étrange et plaisant à la fois. Nicolas Zeisler est un jeune journaliste indépendant qui partage l’essentiel de son temps entre Buenos Aires et la France.

Il est monté sur un ring au Mexique, là où l’on fait peu de cas des victoires par décision, et en a gardé une fascination pour les bagarreurs bourlingueurs, les losers magnifiques, les chiens de la casse pleins de grinta, les artistes chambreurs, les vieilles gloires en bout de course, bref : tous ceux qui remettent en jeu à chaque combat tellement plus qu’une ligne sur un palmarès. En un mot, les boxeurs.

Ajoutons que l’ami Nicolas ambitionne depuis bien des années – (très bon) blog Culture Boxe à l’appui – de faire vivre dans le web francophone la grande tradition du boxing writing, qui extrait du présent et du passé pugilistiques une formidable matière à histoires universelles et tripales, le tout en y mettant les formes. Il est par exemple l’un des rares gratte-papier à oser écrite sur Ali sans verser dans l’empilement de lieux communs.

Voici donc son nouveau projet, qui franchit cette fois le mur de l’édition. Ce sont des lettres à 36 boxeurs ou écrivains – voir les chapitres sur Hemingway et Bukowski – qui ont fait l’histoire de ce sport, présentées par ordre chronologique, du champion des lourds du début du XXeme siècle Jim Jeffries à son héritier Mike Tyson.

Des hommes choisis pour leur talent, leurs titres et leur gloire, leur trajectoire de vie et leurs drames, ou plus fréquemment tout cela à la fois, l’occasion de rappeler à quel point la réalité de la boxe éparpille la fiction façon puzzle : voyez par exemple les chapitres consacrés à Battling Siki, Panama Al Brown, Davey Moore ou Emile Griffith.

Beauté du geste, en librairie le 4 mai, est évidemment un hommage à ces 36 figures mythiques, rendu par un vrai fan qui cherche à révéler des personnages au travers d’épisodes marquants de leur carrière. Il est ainsi passionnant de le voir adopter successivement le point de vue de deux rivaux, tels Carpentier et Siki, Ali et Frazier ou Hagler et Leonard.

La sélection est belle, et frustre forcément un tantinet l’amateur pointu qui n’y trouvera pas toutes ses propres références. Mais beaucoup de grands noms sont présents dans les chapitres consacrés à leurs adversaires (tels Sam Langford, Jack Dempsey, Harry Greb ou Thomas Hearns pour ne citer qu’eux), et le choix des 36 est en lui-même un exercice intéressant, où l’on sent poindre une certaine tendresse pour les argentins – forcément-, les morts trop jeunes et les noceurs patentés.

L’auteur complète son travail par les notices biographiques de tous ces champions, ce qui permet de concentrer le propos des lettres sur la puissance romanesque des personnages, tout en donnant au nouveau venu des repères utiles à leur compréhension. Ce livre s’adresse donc aux vieux briscards, qui seront curieux de voir le traitement réservé à toutes ces icônes, autant qu’aux bizuths susceptibles d’attraper le virus de la boxe via la profusion de vraies histoires d’hommes qu’elle donne à raconter.

J’en veux clairement à Nicolas, dont on se demandera après coup s’il aurait préféré être Arthur Hemingway ou Kid Chocolate, d’avoir une sacrée étape d’avance sur moi. Ce qui veut dire que son bouquin en vaut la peine.

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