Mentons, disons la vérité

Intéressons-nous deux minutes à ce que l’on appelle le menton, en boxe anglaise comme plus généralement dans les sports de frappe (et sans rien dire des frères Bogdanoff).

On pourrait définir simplement cette caractéristique comme étant la faculté d’un combattant à encaisser un coup porté au visage sans pour autant aller au tapis. Cette capacité reste un mystère, surtout quand il s’agit de faire la part des choses entre les paramètres physiques et techniques. Au strict plan physique, le menton semble dépendre de l’épaisseur du crâne ou de la puissance des muscles du cou, qui limiteraient le déplacement brutal du cerveau, et donc les chocs avec le cortex qui occasionnent la perte de connaissance. Ce sujet continue à faire débat chez les physiologistes. Au faîte de leurs carrières, les deux spécialistes du K-1 Ray Sefo et Mark Hunt étaient deux des exemples les plus incroyables de mentons en acier trempé. Regardons sans détourner les yeux la punition qu’ils se sont infligée lors de leur unique affrontement en 2001, et les conclusions qu’on pourrait en tirer sur l’épaisseur des crânes maoris.

Mais quel rôle complémentaire jouent la vista, le coup d’oeil et de la capacité à anticiper le choc, puisqu’il est acquis que le coup que le boxeur ne voit pas arriver démultiplie les dégâts ? On doit aussi parler de technique, c’est-à-dire la capacité à accompagner le coup porté (« to roll with a punch ») ou à positionner ses jambes pour éviter la perte d’équilibre. Il est permis de penser qu’avoir un bon menton est une combinaison des trois. Et que cette capacité évolue dans le temps : le menton serait un capital limité, qui diminuerait avec les combats et les coups reçus. Enfin, certains facteurs conjoncturels comme la déshydratation liée à la perte de poids expliquent la fragilité à l’origine de certains KOs subis, parfois de façon dramatique (on pense par exemple à Gerald McClellan ou Davey Moore). En bref, il est souvent plus complexe qu’il n’y paraît de qualifier le menton d’un boxeur.

Premier cas d’école, Roy Jones disposait de capacités d’esquive et d’accompagnement et d’une vista telles qu’il a fallu attendre 2006 pour le voir encaisser des coups à pleine puissance… et découvrir avec étonnement un menton moyen, au strict sens physique du terme, qu’il avait dissimulé pendant plus de 10 ans, et qui semble s’être encore érodé avec les derniers KOs brutaux qu’il a subis.

Autre cas difficile à trancher, comme on l’a déjà dit ici, Tommy Hearns n’avait pas vraiment un menton en granit, mais il était loin d’être aussi friable que beaucoup l’ont prétendu. Il avait plutôt un style à risques et une certaine incapacité à se défendre dans les échanges de près. Combiné à des adversaires dont nul ne prétendra qu’ils manquaient de puissance, puisque ses tombeurs par KO s’appellent Ray Leonard, Marvin Hagler ou Iran Barkley…

Plus près de nous, Sergio Gabriel Martinez, reconnu aujourd’hui comme le champion incontesté des poids moyens, a une certaine tendance à subir des knockdowns, ce qui témoignerait d’un menton fragile. Mais quand on observe dans le détail les conditions de ces knockdowns, il s’agit souvent d’une faille dans le jeu de jambes qui le place en déséquilibre au moment d’encaisser un coup. Difficile d’en tirer des enseignements définitifs, vu que son unique défaite avant la limite commencer à dater.

Ce petit topo ne peut s’achever sans une séquence respect pour une certaine catégorie de héros du ring, les besogneux que mère nature a dotés d’une capacité surhumaine à encaisser les coups, qui ont les gonades d’un acier plus dur encore que le menton, et qui ont pris les pires corrections possibles sans penser à abandonner.

Icône n°1 : le canadien George Chuvalo. Un homme passé à la postérité pour avoir joué le rôle du punching ball face à la génération exceptionnelle des lourds des seventies. Un type dur, jamais un cadeau pour ses adversaires. Battu comme plâtre par Ali pendant 15 rounds, il en tient à peine 3 contre Foreman, mais ce qu’il montre en fin de combat pendant 2 minutes est limite effrayant quand on se souvient du marteau-pilon qu’était Big George. Chuvalo a été arrêté (essentiellement sur coupures), mais il n’est JAMAIS allé au tapis. A voir la peignée mémorable infligée par George Foreman, on se demande par quel miracle.

Ici une belle baston victorieuse contre Jerry Quarry, un autre bon second rôle de l’époque.

Il a aussi été mis à mal contre Joe Frazier, et battu aux points par Floyd Patterson. Respect.

Icône n°2 : Jake LaMotta. Certainement un technicien très sous-côté,  mais le Taureau du Bronx a surtout fait passer à la postérité sa figure christique et ensanglantée reprise dans le Raging Bull de Scorcese. Un poids moyen entré dans la légende pour ses 6 confrontations, dont 1 victoire, contre Sugar Ray Robinson. Il prit aussi la ceinture à Marcel Cerdan, après que celui-ci se démit l’épaule au 1er round de leur combat. Sa dernière confrontation face à Robinson gardera le surnom poétique de Massacre de la Saint Valentin, en référence à une tuerie fameuse du Chicago de l’ère d’Al Capone. LaMotta mange gras pendant 13 rounds, il est arrêté, mais finit debout. Mythique.

Si l’on excepte le KO subi contre Billy Fox et dont il admit des années plus tard qu’il s’agissait d’un combat truqué (et qui lui donna d’ailleurs une chance mondiale contre Cerdan), LaMotta ne perdit que 3 fois avant la limite sur ses 106 combats, par abandon (2 en fin de carrière) ou arrêt de l’arbitre. Certains hommes sont juste compliqués à finir.

D’autres boxeurs ont été reconnus comme des mentons surnaturels, notamment les immenses champions que furent Muhammad Ali et Marvin Hagler, certains ont fait passer à la postérité le style du diable à ressort, le gars qui va à terre, se relève et gagne (Floyd Patterson, Barry Mc Guigan), mais le caractère besogneux des LaMotta et autres Chuvalo en fait des héros d’un style mêlant courage et pathétique, passablement inégalable, et que n’ont pas ceux dont la résistance proprement effrayante empêche presque la compassion (le lourd samoan David Tua, auteur d’un come-back ces derniers mois, colle à la description). Merci à ces héros-là.

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